- Tu n’avais pas dit que tu changerais l’ampoule dans la cuisine ?
Bien sûr, il ne répond pas. Les questions, c’est lui qui les pose, comme Qu’est-ce qu’on mange ? ou T’as pas vu la télécommande ? Comme si je n’avais que ça à faire, regarder la télé. Il va être cinq heures et je n’ai pas arrêté, et il y a encore une tarte dans le four. La retraite, je vous jure... C’est Luigi qui me poussait à la prendre : Ta maison est payée, ton fils a une belle situation, tu peux bien penser à toi ; on va acheter une nouvelle auto, aller à la mer, en Italie, au cinéma, tout ce qu’on n’a jamais pu faire. Et patati et patata. J’ai été assez idiote pour le croire et depuis quinze jours je me retrouve à faire le grand nettoyage de la cave, du grenier et du garage, et les courses, la popote, la vaisselle, la lessive et le repassage tout comme avant. La seule différence, c’est que je le vois vautré toute la journée dans son fauteuil à regarder du foot ou pire, à me regarder. L’ampoule, m’est avis que c’est moi qui devrai la changer. Les hommes, pas un pour racheter l’autre ! Fallait-il que je sois bête pour m’encombrer de bons à rien qui ne rentraient que pour se plaindre du boulot, du patron, des collègues, de la paie, du temps passé sur les routes et du temps qu’il fait alors que moi je me remettais dans mes casseroles après avoir nettoyé celles de Sainte-Agathe. Sainte-Agathe, c’était le bon temps, au moins on rigolait à la cuisine, en singeant la directrice perchée sur ses talons aiguilles ou les petits morveux qui toisaient le personnel en tablier.
- Quand est-ce qu’il arrive, Philippe ?
J’ai fait semblant de ne pas entendre. Mon fils, il arrivera quand il pourra. Il travaille, lui, et pas qu’un peu. Sa salle d’attente est toujours comble, tout le monde sait que c’est un bon docteur. Je l’ai élevé toute seule quand Ernest s’est taillé, dix mois après sa naissance. Paraît que j’étais devenue insupportable, à exiger qu’il s’occupe du bébé alors que je prenais du bon temps (les biberons, les langes, le bain ; la panade, les langes, le bain) et à refuser les services que toute femme doit à son mari une fois la nuit venue. Un divorce qui m’a coûté des dizaines de milliers de francs et j’ai dû faire des heures supplémentaires au noir pour arriver à m’en sortir. Après, le mariage, il ne fallait plus m’en parler. Albert est resté trois ans avec moi. Il était gentil avec le petit, Albert, mais il est tombé du toit le lendemain de la saint-Éloi, le patron des couvreurs, il n’avait pas digéré la cuite de la veille. Et puis il y a eu Roger, qui savait s’y prendre avec moi en m’offrant des fleurs, je me sentais comme une dame quand il rentrait avec un bouquet, mais il en offrait aussi aux autres (c’était ça, le temps passé sur les routes) et ça ne m’a pas plu. J’aurais mieux fait de m’en tenir là mais j’avais trente-cinq ans et Luigi s’est pointé, le beau Luigi avec ses boucles brunes et sa voix de ténor qui me chantait Sole mio ou Vivo per lei en me prenant dans ses bras. Luigi, il ne lui reste plus que quelques poils gris sur le crâne, il regarde The voice à la télé, et la cigarette a eu raison de sa belle voix. Et pour ce qui est de me prendre dans ses bras, je ferais mieux de m’en trouver un autre. Dieu m’en garde !
La tarte est cuite, il est temps que je m’arrange un peu, Philippe n’aime pas que je reste en tablier. C’est un bon garçon, mon fils, il me répète que je dois aller au cinéma même toute seule, acheter un pantalon à la mode, aller chez la coiffeuse, me faire belle, mais ça fait trop longtemps que je ne suis plus belle pour personne et à 65 ans bien sonnés, ce n’est pas maintenant que ça va changer.
Et bien en voilà qui ne s'embêtent pas, pardi! Le 4è mari à 35 ans si je ne me trompe. On sent bien qu'il va
RépondreSupprimer...(oups; je continue; si j'y arrive!). On sent bien qu'il aura du mouvement dans cette nouvelle! Quand tu le peux, n'hésites pas de nous en dire un peu plus sur elle : ses habits, son corps, ses envies...A-t-elle une soeur, un frère?
RépondreSupprimerJ'adore la mise en bouche que nous apporte, car elle nous met en appétit ! A quelle sauce Luigi va-t-il être mangé? La bolognaise, évidemment: ça va saigner...Le pauvre homme.
- Sa pire honte : elle a détourné de l'argent des comptes d'Albert, quand il était tombé du toit et était resté de longs mois alités à l'hôpital. A cause du divorce avec Ernest. Ras-le-bol des heures sup' au noir.
- son passe-temps favori: regarder des "James Bonds" à la TV ou sur son PC; ça lui change les idées!!! Et lui en donne...
- Un handicap : elle a souvent mal au dos. Fort mal, au point de devoir aller chez un osthéopate 2 fois par semaine. Seulement 2 fois. Assez jeune, au demeurant. Il rêve de voyage, d'avoir une maison en Italie. Est-il célibataire?
- Un animal favori : un chien. Elle voudrait un chien, un grand chien, qu'elle caresserait souvent. Mais Luigi, y veut pas. Y dit qu'il faudra le sortir, à l'heure de sa série "Ici, tout commence". Or, "ici, tout commence", c'est sacré (1295è épisode...). Et c'est pas fini!
Bonne continuation!
Patrick
Bonjour Marie-Claire,
RépondreSupprimerJe l'aime déjà ta Fernande, pleine de vie et super-active. Je sens qu'on ne va pas s'ennuyer en la suivant les mois prochains.
Un défaut: elle est manifestement bavarde et un tantinet gronchon
Sa fierté: les sales mouflets de l'école lui demandaient du rab
Un objet fétiche: un magnifique foulard offert par ses collègues pour sa retraite... mais qu'elle ne met jamais: trop beau.
Je me réjouis de lire la suite.
Amicalement.
Andrée
Bonjour Marie-Claire,
RépondreSupprimerBelle entrée en matière avec une Fernande qui n’a pas eu la vie facile. On entre tout de suite dans son quotidien grâce à une multitude de détails qui sonnent juste et nous en apprennent beaucoup sur sa personnalité et son cadre de vie. C’est une battante , du moins en apparence , car sous ses dehors râleurs, elle semble la victime des circonstances de la vie qui lui jouent de vilains tours. Elle se fait souvent avoir.
- Sa plaie secrète : avoir renoncé à son amour de jeunesse. Il ne plaisait pas à ses parents. Elle aurait dû tenir bon et imposer son choix.
- Une qualité : toujours prête à aider les autres avec comme corollaire une tendance à se mêler de tout.
- Un animal favori : Non merci, elle n’en veut pas. Un chien il faudrait le promener dans le quartier, un chat, nettoyer sa litière. Et elle est déjà tellement débordée…
Au plaisir de lire la suite !
Cathy
Bonjour Marie-Claire,
RépondreSupprimerUne fois de plus, tu crées un personnage au caractère bien trempé. Bien trempé...et pourtant Fernande semble dominée par son Luigi , d'ailleurs c'est lui qui, apparemment pose les questions.
On la suit dans l' inventaire de ses tâches ménagères ainsi que celui de sa vie avec ses hauts et surtout ses bas.
Une constatation objective qui nous dresse un portrait explicite.
Pour le compléter, je te propose:
- son tic: elle renifle fort quand elle est tracassée
- son rêve: gagner au Lotto et partir bien loin au soleil
- son passe-temps favori: jouer au scrabble contre l'ordinateur
Que vas-tu nous concocter? On se réjouit déjà!
Colette
Bonsoir Marie-Claire,
RépondreSupprimerJe suis heureux de retrouver ta verve et ton talent à dépeindre avec moult détails le quotidien d'une "héroïne" banale et si commune...
Banale et commune ? Je n'en suis pas si sûr et l'amertume de Fernande annonce quelques histoires captivantes...
- un tic ? Déteste voir quelque chose traîner ne fut-ce que quelques instants.
- animal favori ? Un poisson rouge parce qu'il ne demande rien.
- handicap ? Un ongle incarné.
Vivement la suite !
Bien à toi,
Jan.
Bonjour Marie-Claire,
RépondreSupprimerTu commences fort avec ce monologue drôle-amer qui « s’empresse d’en rire pour ne pas être obligé d’en pleurer ».
Tu pointes déjà une série de repères chronologiques dans la vie de Fernande ce qui te facilitera certainement le travail si, comme je te le conseille, tu choisis l’écriture mosaïque en rédigeant tes prochains chapitres au fil des consignes et sans souci immédiat de la chronologie.
Je suis très curieuse d’en apprendre plus sur la vie de Fernande à la fois lucide et victime des hommes qui partagent – et régentent – sa vie, y compris son fils je le crains, à la lecture du dernier paragraphe. Il semble qu’elle soit incapable d’assumer la vie sans compagnon et qu’elle le paie cher.
Ton premier chapitre sera sous le signe du rouge et sera centré sur un parfum qui sera à mettre en relation avec une déception.
Bon travail,
Liliane
Bonjour Marie-Claire,
RépondreSupprimerQuel sombre tableau tu nous brosses ! pauvre Fernande ! du genre de femmes qui se font toujours avoir par les hommes, qui croient à l'amour et s'illusionnent puis déchantent.
En tout cas c'est remarquablement écrit . ce texte prend le lecteur et ne le lâche pas.
J'aspire à lire la suite.
José