vendredi 16 janvier 2026

Texte 3

     Ernest a repoussé sa chaise en faisant du bruit exprès, il sait bien que je ne supporte pas les grincements, et il est sorti. Son sourire n’annonçait rien de bon.

    J’étais encore verte de rage quand Albert est rentré avec Philippe, il était passé le rechercher à l’école. Albert, c’est tout le contraire d’Ernest : aussi noir de peau qu’Ernest est fade, aussi musclé que l’autre est maigrichon, aussi tendre que l’autre est sec. Jamais il n’élève la voix et si moi je m’énerve, il me serre dans ses bras et ça passe. Le temps de raconter l’affaire pendant que le petit était ressorti jouer, j’étais déjà rassurée. Rien qu’à le regarder, à sentir contre ma joue sa respiration profonde sous les muscles de sa poitrine, je savais qu’il ne pouvait rien arriver, que notre vie allait reprendre son cours. Une vie faite de confiance, de petites joies et d’harmonie, bien plus fortes que le poison d’un jaloux .

    - Ne t’en fais pas, a soufflé Albert dans mes cheveux. Ensemble on ne risque rien.


    Le lendemain, c’était la saint-Éloi, avec le dîner annuel qui rassemblait les fermiers du village, le maréchal ferrant, les ouvriers de l’usine métallurgique et le couvreur dans l’arrière salle du Cercle paroissial, à des tables différentes. Selon la tradition, on parlait ici de la vente des récoltes, là de la difficulté de former les jeunes au métier, là encore des intempéries qui avaient fait valser les tuiles d’une grange deux jours avant que le gel ne s’abatte sur le paysage détrempé, figeant les flaques dans les ornières des campagnes et l’eau des rigoles le long des trottoirs. Comme chaque année, Albert s’est joint aux gens du village pour partager un bon moment, se régaler de poulet rôti et de tarte au sucre, et boire un coup en prolongeant l’après-midi. Tout le monde l’apprécie, une fois passée la gêne de s’attabler et de rigoler avec un Noir. Il fait rire son monde en parlant petit nègre et en roulant des yeux, et c’est aussi un bon voisin, toujours à rendre service. Moi, je n’y vais jamais, je laisse les hommes entre eux. Pas que je veuille faire la fière mais ces discussions m'ennuient, et puis il faut garder Philippe.

Je parle encore de lui au présent, comme si je revivais ce jour-là. Quelqu’un a téléphoné au café : il pleuvait dans son grenier, l’eau avait coulé au travers du plancher, le vent qui s’était encore renforcé risquait d’emporter toute la toiture. Il fallait quelqu’un, d’urgence. Albert a boutonné sa parka.

- N’y va pas, ont-ils tous dit. C’est pas un temps à grimper sur les toits. C’est où ?

- Pas trop loin, une douzaine de kilomètres.

- Les routes sont verglacées, faut attendre le dégel.

- Et la nuit va tomber dans une demi-heure, ça ne sert à rien de partir maintenant. Allons, reste avec nous, c’est ma tournée.

Rien n’y a fait, Albert est parti en jurant d’être prudent.

Il était sept heures et demi. Je venais de border Philippe quand on a sonné à la porte. Ernest ! ai-je tout de suite pensé. Il doit savoir qu’Albert fête la saint-Éloi, il en profite pour venir me harceler. J’ai tiré un peu le rideau pour regarder dans la rue. Non, ce n’était pas Ernest. C'était pire : deux policiers avec une tête de mauvais jours.

- Madame Coquart ? Vous êtes bien la compagne de Monsieur Albert Mpenza ?

Je n’ai pu qu’incliner la tête.

- Monsieur Mpenza été victime d’un accident. Il est à l’hôpital. Nous pouvons vous y conduire.

- Albert ? Il est… il n’est pas…

- Non, rassurez-vous, mais on vous réclame. Les médecins vous diront. Nous, nous ne savons rien.

- Mais… mon fils ? Il a six ans, je ne peux pas le laisser tout seul.

- Nous allons appeler quelqu’un pour rester auprès de lui.

Je suis montée embrasser Philippe, il ne s’est pas réveillé. Par terre, le petit singe en peluche tout pelé que j’avais gagné à la foire quand j’avais son âge, il m’avait toujours rassurée. Je l’ai glissé contre lui sous les couvertures.



samedi 20 décembre 2025

Texte 2

 

    - Toi ?!!!

    En le voyant assis à la table de la cuisine, à sa place tout comme avant, l’air m’a manqué et c’est tout ce que j’ai trouvé à dire. Six ans que je ne l’avais pas vu, sauf pour le divorce, dans un tribunal qui sentait le moisi et où une vieille marmite posée dans un coin récoltait le goutte à goutte du plafond avec un clic de supplice chinois. Mon supplice à moi, je m’en croyais quitte mais Ernest a plus d’un tour dans son sac, des relations comme il dit, et j’ai été condamnée à apurer ses dettes et à payer les frais du procès en échange de la garde exclusive de Philippe. Je n’allais quand même pas confier mon bébé à un type qui allait me le pourrir dans les cafés et lui montrer comment on traite les femmes  !

- La porte de derrière était ouverte. Faut pas me reprocher de l’avoir poussée.

- Ce n’est plus ta maison. Sors tout de suite de chez moi.

- À ce que je vois, t’as pas plus d’ordre que d’habitude. T’as encore laissé les fils de séchage en place. Il met encore des langes, ton gamin ?

- À cinq ans ? Qu’est-ce que tu crois ?

- Ça puait.

- Non, ça ne puait pas. Je les rinçais et je les mettais dans le garage jusqu’au samedi parce que tu n’étais pas fichu de faire tourner la machine. Mon gamin, c’était aussi le tien, je te rappelle.

- Ça reste à voir. Il est noiraud, pas comme moi. T’avais déjà ton bougnoul, j’en suis sûr.

- Mon bougnoul ? Quel bougnoul ?

- Le bamboula qui habite ici. Tu crois que j’ai pas vu ses pantoufles, là dans le coin ?

- Y a pas de bamboula ici. Et quand bien même, ça ne te regarde pas. On est divorcés, je te rappelle, et ça m’a coûté assez cher. Et ça continue puisque tu ne me verses pas la pension alimentaire de Philippe.

- Comment veux-tu ? On gagne à peine de quoi vivre au CPAS.

- En retroussant ses manches, pardi ! Ce que tu n’as jamais fait.

- T’as vite oublié les cadeaux que je t’ai faits.

- Des cadeaux ? Un cadeau, un ! Un faux Shalimar acheté au marché avec mon argent que tu avais piqué dans ma boîte. Rien que d ’y penser j’en ai la nausée.

- Il arrive quand, ton moricaud ?

- C’est pas un moricaud, et t’as intérêt à filer avant qu’il rentre.

- Tu crois que personne ne vous voit ? Au café, aux fêtes de Wallonie...T’as du goût pour les bronzés, on dirait  !

- Ça me change des types dans ton genre, avec trois poils blondasses sur le crâne.

- Donc, j’ai vu clair, menteuse. Si je ne te fais pas la peau, c’est par respect pour les femmes, mais attends un peu qu’il rentre !

Mon sang n’a fait qu’un tour. Jusqu’à ce que je rencontre Ernest, j’étais une fille sage. Si j’avais été plus délurée, j’aurais pris mes précautions et tout ça ne serait pas arrivé. Mais j’avais seize ans, je sortais en boîte pour la première fois et j’ai été éblouie qu’il s’intéresse à moi, lui, un gars de vingt-cinq ans qui avait déjà roulé sa bosse et me serrait contre sa poitrine pendant les slows. Ses vêtements sentaient la cigarette, sa bouche aussi. Je n’aimais pas mais du coin de l’oeil je surveillais mes copines pour m’assurer qu’elles ne perdaient pas une miette de mon pouvoir de séduction. Quand j’ai parlé de rentrer, il m’a attirée dans les toilettes. C’était la première fois que ça m’arrivait, ça a été vite et c’était aussi bien. J’ai continué à le voir pour épater les filles. On est encore sortis ensemble quelques samedis, et est arrivé ce qui devait arriver : Philippe, et c’est ainsi qu’on s’est retrouvés à vivre ensemble, avec un bébé qu’il ne supportait pas. Le jour où il s’est barré, j’ai soufflé. Et voilà qu’il revenait empoisonner ma vie avec Albert. Pourvu qu’au moins le pauvre garçon ne rentre pas avant que ce crétin ne dégage, il pourrait bien y avoir du sang, juste pour vérifier que le sang des noirs est rouge.

vendredi 14 novembre 2025

Texte 1 - Prologue

 

- Tu n’avais pas dit que tu changerais l’ampoule dans la cuisine ?

Bien sûr, il ne répond pas. Les questions, c’est lui qui les pose, comme Qu’est-ce qu’on mange ? ou T’as pas vu la télécommande ? Comme si je n’avais que ça à faire, regarder la télé. Il va être cinq heures et je n’ai pas arrêté, et il y a encore une tarte dans le four. La retraite, je vous jure... C’est Luigi qui me poussait à la prendre : Ta maison est payée, ton fils a une belle situation, tu peux bien penser à toi ; on va acheter une nouvelle auto, aller à la mer, en Italie, au cinéma, tout ce qu’on n’a jamais pu faire. Et patati et patata. J’ai été assez idiote pour le croire et depuis quinze jours je me retrouve à faire le grand nettoyage de la cave, du grenier et du garage, et les courses, la popote, la vaisselle, la lessive et le repassage tout comme avant. La seule différence, c’est que je le vois vautré toute la journée dans son fauteuil à regarder du foot ou pire, à me regarder. L’ampoule, m’est avis que c’est moi qui devrai la changer. Les hommes, pas un pour racheter l’autre ! Fallait-il que je sois bête pour m’encombrer de bons à rien qui ne rentraient que pour se plaindre du boulot, du patron, des collègues, de la paie, du temps passé sur les routes et du temps qu’il fait alors que moi je me remettais dans mes casseroles après avoir nettoyé celles de Sainte-Agathe. Sainte-Agathe, c’était le bon temps, au moins on rigolait à la cuisine, en singeant la directrice perchée sur ses talons aiguilles ou les petits morveux qui toisaient le personnel en tablier.


- Quand est-ce qu’il arrive, Philippe ?

J’ai fait semblant de ne pas entendre. Mon fils, il arrivera quand il pourra. Il travaille, lui, et pas qu’un peu. Sa salle d’attente est toujours comble, tout le monde sait que c’est un bon docteur. Je l’ai élevé toute seule quand Ernest s’est taillé, dix mois après sa naissance. Paraît que j’étais devenue insupportable, à exiger qu’il s’occupe du bébé alors  que je prenais du bon temps (les biberons, les langes, le bain ; la panade, les langes, le bain) et à refuser les services que toute femme doit à son mari une fois la nuit venue. Un divorce qui m’a coûté des dizaines de milliers de francs et j’ai dû faire des heures supplémentaires au noir pour arriver à m’en sortir. Après, le mariage, il ne fallait plus m’en parler. Albert est resté trois ans avec moi. Il était gentil avec le petit, Albert, mais il est tombé du toit le lendemain de la saint-Éloi, le patron des couvreurs, il n’avait pas digéré la cuite de la veille. Et puis il y a eu Roger, qui savait s’y prendre avec moi en m’offrant des fleurs, je me sentais comme une dame quand il rentrait avec un bouquet, mais il en offrait aussi aux autres (c’était ça, le temps passé sur les routes) et ça ne m’a pas plu. J’aurais mieux fait de m’en tenir là mais j’avais trente-cinq ans et Luigi s’est pointé, le beau Luigi avec ses boucles brunes et sa voix de ténor qui me chantait Sole mio ou Vivo per lei en me prenant dans ses bras. Luigi, il ne lui reste plus que quelques poils gris sur le crâne, il regarde The voice à la télé, et la cigarette a eu raison de sa belle voix. Et pour ce qui est de me prendre dans ses bras, je ferais mieux de m’en trouver un autre. Dieu m’en garde !

La tarte est cuite, il est temps que je m’arrange un peu, Philippe n’aime pas que je reste en tablier. C’est un bon garçon, mon fils, il me répète que je dois aller au cinéma même toute seule, acheter un pantalon à la mode, aller chez la coiffeuse, me faire belle, mais ça fait trop longtemps que je ne suis plus belle pour personne et à 65 ans bien sonnés, ce n’est pas maintenant que ça va changer.   




Présentation


Fernande Coquard

65 ans

Cuisinière de collectivité à la retraite

Habite dans un quartier huppé en périphérie de Namur, une maison préfabriquée qu’elle na pas voulu céder au promoteur

Divorcée d’Ernest Toubeau, puis 3 compagnons successifs (Albert, Roger et Luigi)

Mère de Philippe, médecin généraliste  


Texte 3

       Ernest a repoussé sa chaise en faisant du bruit exprès, il sait bien que je ne supporte pas les grincements, et il est sorti. Son sou...