Ernest a repoussé sa chaise en faisant du bruit exprès, il sait bien que je ne supporte pas les grincements, et il est sorti. Son sourire n’annonçait rien de bon.
J’étais encore verte de rage quand Albert est rentré avec Philippe, il était passé le rechercher à l’école. Albert, c’est tout le contraire d’Ernest : aussi noir de peau qu’Ernest est fade, aussi musclé que l’autre est maigrichon, aussi tendre que l’autre est sec. Jamais il n’élève la voix et si moi je m’énerve, il me serre dans ses bras et ça passe. Le temps de raconter l’affaire pendant que le petit était ressorti jouer, j’étais déjà rassurée. Rien qu’à le regarder, à sentir contre ma joue sa respiration profonde sous les muscles de sa poitrine, je savais qu’il ne pouvait rien arriver, que notre vie allait reprendre son cours. Une vie faite de confiance, de petites joies et d’harmonie, bien plus fortes que le poison d’un jaloux .
- Ne t’en fais pas, a soufflé Albert dans mes cheveux. Ensemble on ne risque rien.
Le lendemain, c’était la saint-Éloi, avec le dîner annuel qui rassemblait les fermiers du village, le maréchal ferrant, les ouvriers de l’usine métallurgique et le couvreur dans l’arrière salle du Cercle paroissial, à des tables différentes. Selon la tradition, on parlait ici de la vente des récoltes, là de la difficulté de former les jeunes au métier, là encore des intempéries qui avaient fait valser les tuiles d’une grange deux jours avant que le gel ne s’abatte sur le paysage détrempé, figeant les flaques dans les ornières des campagnes et l’eau des rigoles le long des trottoirs. Comme chaque année, Albert s’est joint aux gens du village pour partager un bon moment, se régaler de poulet rôti et de tarte au sucre, et boire un coup en prolongeant l’après-midi. Tout le monde l’apprécie, une fois passée la gêne de s’attabler et de rigoler avec un Noir. Il fait rire son monde en parlant petit nègre et en roulant des yeux, et c’est aussi un bon voisin, toujours à rendre service. Moi, je n’y vais jamais, je laisse les hommes entre eux. Pas que je veuille faire la fière mais ces discussions m'ennuient, et puis il faut garder Philippe.
Je parle encore de lui au présent, comme si je revivais ce jour-là. Quelqu’un a téléphoné au café : il pleuvait dans son grenier, l’eau avait coulé au travers du plancher, le vent qui s’était encore renforcé risquait d’emporter toute la toiture. Il fallait quelqu’un, d’urgence. Albert a boutonné sa parka.
- N’y va pas, ont-ils tous dit. C’est pas un temps à grimper sur les toits. C’est où ?
- Pas trop loin, une douzaine de kilomètres.
- Les routes sont verglacées, faut attendre le dégel.
- Et la nuit va tomber dans une demi-heure, ça ne sert à rien de partir maintenant. Allons, reste avec nous, c’est ma tournée.
Rien n’y a fait, Albert est parti en jurant d’être prudent.
Il était sept heures et demi. Je venais de border Philippe quand on a sonné à la porte. Ernest ! ai-je tout de suite pensé. Il doit savoir qu’Albert fête la saint-Éloi, il en profite pour venir me harceler. J’ai tiré un peu le rideau pour regarder dans la rue. Non, ce n’était pas Ernest. C'était pire : deux policiers avec une tête de mauvais jours.
- Madame Coquart ? Vous êtes bien la compagne de Monsieur Albert Mpenza ?
Je n’ai pu qu’incliner la tête.
- Monsieur Mpenza été victime d’un accident. Il est à l’hôpital. Nous pouvons vous y conduire.
- Albert ? Il est… il n’est pas…
- Non, rassurez-vous, mais on vous réclame. Les médecins vous diront. Nous, nous ne savons rien.
- Mais… mon fils ? Il a six ans, je ne peux pas le laisser tout seul.
- Nous allons appeler quelqu’un pour rester auprès de lui.
Je suis montée embrasser Philippe, il ne s’est pas réveillé. Par terre, le petit singe en peluche tout pelé que j’avais gagné à la foire quand j’avais son âge, il m’avait toujours rassurée. Je l’ai glissé contre lui sous les couvertures.
