Non ! Ça n’allait pas recommencer !
Je tournais dans ma main la boîte déshabillée de son ruban noir et de son papier rose. Les couleurs de la parfumerie où je m’arrêtais parfois pour essayer la senteur mise en vedette devant la porte automatique, mais sans jamais trop m’en approcher au risque qu’elle s’ouvre, qu’une gamine aux paupières savamment ombrées ne vienne jauger mon visage nu de tout maquillage et qu’elle me rappelle avant de s’en aller que si j’ai besoin d’un conseil, elle est là pour ça.
- Surprise ! J’aime bien qu’une femme sente bon.
Mon nouvel amoureux avait dix ans de plus que moi, un célibataire sans attaches, quand je l’ai rencontré dans les dunes, l’été dernier, un jour de vacances où j’étais allée à la mer avec le petit. Nous allions nous installer dans un creux pour manger notre pique-nique quand un coup de vent a emporté sa casquette. Elle a roulé vingt ou trente mètres jusqu’aux pieds d’un inconnu.
- Va dire merci à Monsieur, ai-je dit à Philippe, et serre-la bien dans ta main..
Ils sont revenus ensemble et c’est ainsi que Roger est entré dans ma vie.
Au début, on ne se voyait que le dimanche. On se donnait rendez-vous pour une promenade l’après-midi puis il est venu nous rejoindre à la maison pour dîner. Ce jour-là, j’allais voir Albert à l’hôpital le matin mais à savoir que j’allais retrouver Roger, je n’étais presque plus triste. J’ai appris à connaître ses préférences, à la cuisine et aussi au lit, à l’heure de la sieste. Puis on partait se promener tous les trois. Philippe courait devant sur un muret, piétinait une flaque d’eau ou faisait l’avion avec ses bras tendus.
- Pourquoi tu dors pas ici, Roger ? a demandé mon gamin un soir de janvier. Tu as entendu le monsieur de la télé, ça va glisser et je veux pas que tu restes à l’hôpital comme Albert. Hein, Maman, qu’il doit rester ?
Les dés étaient jetés. Et au printemps, Roger a apporté deux valises tout en gardant son appartement où il n’allait plus que pour relever son courrier.
Rien n’a apparemment changé dans nos vies : moi à la cuisine de Sainte-Agathe, lui sur les routes comme représentant en peintures, le petit à l’école. Nos promenades du dimanche, les bouquets de jonquilles ou de jacinthes des bois, et au retour un arrêt au café des pêcheurs près de l’étang. Le soleil est revenu dans ma vie, la lumière commence à percer la nuit qui m’étouffait depuis l’accident d’Albert. Mon pauvre Albert ! Je continue à aller le voir tous les jours. Je passe une demi-heure à guetter un clignement de paupières, un réflexe de ses doigts, un soupir qui ne viendrait pas de la machine, mais rien. Depuis trois ans, rien. Rien malgré mes mains qui réchauffent les siennes, ma bouche sur son front, mon blabla pour le tenir au courant des progrès de Philippe, de l’arrivée d’une pimbêche à la cuisine de l’école, d’une robe achetée en solde et qui lui aurait plu. Mais cette robe, c’est Roger qui m’en fait compliment. C’est avec Roger que je mange, que je dors, que je me balade et que je fais l’amour. C’est Roger qui me dit que je suis belle. C’est Roger que je suis toute prête à aimer puisque Albert est parti dans un monde où je ne suis pas.
Devant l’emballage défait, Roger s’est étonné.
- Tu ne dis rien, tu n’es pas contente ? C’est du Shalimar, du vrai ! Il m’a coûté un pont.
Il m’a collé un baiser, d’habitude ça marche pour me rendre ma bonne humeur. C'était un baiser puissant qui devait nous mener dans la chambre mais je n’ai pas pu y répondre. Du Shalimar, du faux ou du vrai, c’est du pareil au même : des hommes qui flairent une femme comme un mâle en rut et achètent les sentiments avec du tape-à-l’œil. Depuis ce parfum écœurant, une overdose de musc et de cuir qu’Ernest m’avait offert, je me suis bien juré de me méfier. J’aime tellement mieux les petits bouquets de jonquilles !
