(Difficile pour moi de réduire ce dernier texte aux 700 mots de rigueur. Beaucoup d'éléments entrent en ligne de compte (les quatre maris), ce n'est pas à moi de les tuer et supprimer des détails de moindre importance risquerait de rendre le texte sec. Vous voudrez bien m'excuser ? Et toi tout particulièrement, Liliane ?)
Je
suis riche. Très. Et je lui dois une fière chandelle, à Roger. Sa
compagne m’a prévenue de son décès, comme si je n’étais pas au
courant, mais bien sûr elle ne pouvait pas savoir.
-
Venez voir ce qui vous convient, m’a-t-elle dit au téléphone,
prenez tout si vous vous voulez. Moi, je ne veux rien de lui. Il
collectionnait les aventures, vous savez bien. Vous avez eu raison de
le flanquer à la porte.
Je
ne l’ai pas flanqué à la porte, il est parti tout seul le jour de
la cocotte et il
a bien fait.
Je n’aurais plus supporté longtemps qu’il fasse le joli cœur
chez les autres, il devait le sentir. Il savait y faire pour
embobiner les femmes, avec moi il a joué sur la corde sensible :
Philippe, qu’il a fait semblant d’adorer. Que je trouve un slip
en dentelle à l’arrière de la voiture, c’était déjà beaucoup
mais prendre la casquette d’Albert pour aller faire un tour, c’en
était trop. Alors, bon vent ! On fait place nette.
Nous
avons pris rendez-vous pour le mercredi suivant. Pas que je veuille
le moindre souvenir de ce goujat mais il avait un tourne-disque, lui
aussi, je le savais, et comme Luigi avait vendu le mien sans m’en
parler sous prétexte qu’il n’aimait pas ma musique, je voulais
en trouver un autre. Encore un sale coup de sa part, et il l’a payé
cher, comme les autres !
J’ai sonné trois fois à la porte, personne n’a ouvert et j’ai
formé le numéro de Josette. Elle avait oublié.
-
Je ne rentrerai pas avant quinze jours, m’a-t-elle dit. La clef est
dans le bac à fleurs près de la porte du garage, vous la remettrez
en sortant. N’hésitez pas, laissez juste les meubles, ils
m’appartiennent, et débarrassez-moi du reste. Le déménageur
vient à la fin du mois, il videra la maison.
J’ai
entendu la voix d’un homme près d’elle, qui la pressait de
terminer. Apparemment, je n’étais pas la seule à avoir
essayé de combler le vide laissé par Roger.
La
clef était bien là, elle a facilement tourné
dans
la serrure. Un corridor duquel partait un escalier droit recouvert
de balatum, une porte au fond donnant sur la cuisine où trônait la
fameuse cocotte et qui s’ouvrait sur le séjour. Oui, le
tourne-disque était bien là, je n’étais pas venue pour rien.
J’allais pouvoir repasser les disques que j’aimais tant et qui me
renvoyaient à l’époque où nous étions si bien, avec Albert. Des
moments simples, purs, lumineux que je n’ai jamais retrouvés avec
un autre homme. J’ai déposé le tourne-disque près de la porte
d’entrée pour pouvoir l’ouvrir et qu’est-ce qui m’a poussée
à ne pas le faire tout de suite ? La curiosité ? Le goût
de l’interdit, même si c’était avec la bénédiction de la
propriétaire ? Le besoin de traîner un peu avant de rentrer
dans ma maison vide ? Un autre vide. Ma vie aussi serait-elle
vide ? Mais non, il y avait Albert qui lui avait donné un sens.
J’ai
monté l’escalier, j’ai poussé la porte de la chambre où le lit
n’avait pas été refait, puis celle d’une autre qui servait
manifestement de grenier. Des boîtes, des cartons de toutes sortes,
béants, insignifiants. Sauf un, derrière un sac en plastique plein
de vêtements à liquider, j’en ai reconnu quelques-uns qui devaient
être devenus trop petits pour Roger. Mal fermé par un adhésif
à moitié arraché, c’est sans doute ça qui a titillé ma
curiosité. J’ai tiré sur le ruban, soulevé les volets du
couvercle et… les billets étaient là, en liasses épaisses, bien
lisses, bien propres. Le million ! Le million du lotto ! On
ne dirait
pas que ça prend si peu de place, un million, ça pourrait même
passer inaperçu. Josette d’ailleurs ne s’est jamais doutée
de rien. Prendre le bien d’autrui, c’est mal mais après tout, si
je ne prenais pas l’argent, ce serait le déménageur qui
l’empocherait. Alors, ni vu ni connu, j’ai descendu le carton avec le magot et je l’ai fourré dans la voiture
avec le tourne-disque. Puis j’ai rappelé Josette pour la remercier
et lui dire que j’avais remis la clef en place. Je ne la vole pas
puisqu’elle ne savait pas, elle n’a donc rien perdu.
Si
quelqu’un a perdu, c’est moi. J’ai tout perdu avec Albert.
La faute à Ernest qui savait très bien qu’on n’envoie pas un
couvreur sur le toit quand il gèle, à Roger qui voulait me prendre
sa casquette, et à Luigi qui ne supportait pas son souvenir. Ils ont
payé. Ernest a dérapé sur une route verglassée une nuit où il
avait bu, qui pourrait soupçonner qu'une faible femme ait traficoté la
direction ? C'est Luigi qui, sans savoir, m’avait montré comment faire, tout
fier de s’y connaître en mécanique. Roger, c’est arrivé à la
mer où je l’avais croisé sur la digue, tout seul pour une fois,
sa bonne amie était malade. Il a voulu m’entreprendre, en souvenir
du bon vieux temps comme il a dit. On est allés s’asseoir dans les
dunes, là où la marée n’arrive pas. On a bu du whisky, moi un
peu pour ne pas oublier ce que je faisais là, lui beaucoup. Comme il voulait se
lever, que la dune était haute et la pente raide, il a dégringolé
tout en bas, ivre mort, et je n’ai eu qu’à le recouvrir du sable
qui s’est vite accumulé dans le creux. Et Luigi, je lui ai payé
une place au stade de foot, un match à risque où la police serait
sur les dents mais son destin était scellé : une empoignade a
viré en bagarre dans les gradins, son cœur
n’a pas résisté.
Sa
photo, prise quelques instants avant, a fait la une de La Dernière
Heure. C’est
toujours émouvant, la photo de quelqu’un qui va mourir.
J’habite
toujours dans la même maison mais plus pour longtemps. J’ai compté
les billets, il en manque un bon paquet mais ça ne fait rien, il en
reste assez pour m’acheter une belle villa. J’en ai parlé à ma
nouvelle voisine, on a lié connaissance par dessus la haie et elle
est venue prendre un verre hier soir, son mari était de garde au
poste de police. On a papoté jusque tard, je ne sais plus très bien
de quoi, on a même fini la bouteille. Depuis le jardin, je vois la
voiture du voisin se garer devant chez eux, la
voiture de service, puis
une deuxième, une troisième. Aurait-il invité des copains ?