Et puis il y a eu l’histoire de la cocotte. Comme c’était l’anniversaire de Roger, j’avais mis de côté ma rancœur. Il boudait encore, cinq semaines après qu’il m’avait offert cet horrible flacon de Shalimar pour lequel il s’était méchamment ruiné, tout ça pour comprendre qu’il resterait dans l’armoire de la salle de bains, caché derrière la pile de savons de réserve. Finies, les siestes en amoureux ; finies, les sorties au bois, d’ailleurs il n’y avait plus de jonquilles. Alors je partais seule avec Philippe qui sprintait devant moi sur son petit vélo, et j’essayais d’étouffer mes regrets, mes questions, pour profiter de la lumière du ciel d’été, de la paix du dimanche, de la confiance dans l’amour qui nous liait, mon petit garçon et moi. Les hommes, ils passent. Mon enfant, il le sera pour toujours.
Comme il n’était pas question de sortir fêter ses quarante ans, même avec un verre de bière et un sachet de frites, je m’étais dit que, pour retrouver le calme, c’était à moi de faire un geste. J’ai cherché une recette qui pourrait l’amadouer : un gratin de chou au confit de canard. Même sans être experte en cuisine, je devais pouvoir y arriver, tout était bien expliqué.
- Ça sent bon, a laissé tomber Roger en entrant dans la cuisine.
Où il avait passé la matinée, je ne sais pas mais il avait dû boire plus d’un verre de bière qui l’avaient mis de meilleure humeur. Je me suis dit que j’avais eu raison de penser que pour un homme, l’amour passe par l’estomac. J’ai fait semblant de rien et j’ai soulevé la cocotte pour l’apporter à table en gardant l’œil sur son sourire en coin.
- Tu ne sais pas la nouvelle ?
- Quelle nouvelle ?
- Devine.
- Je ne sais pas, moi. Tu as eu une augmentation ?
- Mieux que ça : j’ai gagné !
- Gagné ?
- Au lotto, bien sûr ! J’ai eu les 6 bons numéros, t’imagines ?
La cocotte m’a glissé des mains. Quatre kilos de fonte émaillée se sont écrasés sur le carrelage avec fracas .
- Ma cocotte ! Tu ne pouvais pas prendre des maniques, idiote ?
- Encore un peu elle atterrissait sur mon pied !
- Ma cocotte rouge ! Elle n’avait encore servi qu’une fois. Tu ne m’avais même pas demandé si tu pouvais t’en servir.
- C’est toi qui l’avais mise sur l’étagère quand tu l’as apportée.
- Pas pour que tu la jettes par terre ! C’était pour faire joli. Ta cuisine, elle était d’un triste ! Qu’est-ce que tu attends pour la ramasser ?
Comme il ne semblait pas avoir la moindre intention de le faire lui-même, il a bien fallu que je lui obéisse. Il a quand même ramassé le couvercle.
- Ah ! pour ça, tu as réussi ton coup. Regarde, là : il y a un éclat dans l’émail.
- Où ? Je ne vois pas.
- C’est parce que l’émail est noir, et surtout parce que tu ne veux pas le voir. Mais je le vois bien, moi. Allons, regarde !
- C’est juste un petit éclat ans le couvercle…
- Tu sais ce qu’elle m’a coûté, cette cocotte ? 249 euros ! 249 euros, tu m’entends ? Fabrication alsacienne. Et toi, tu vas la foutre par terre.
- Tu m’as surprise. Elle m’a glissé des mains, les poignées sont trop petites.
- Trop petites ? Paul Bocuse a les mêmes dans sa cuisine, si elles étaient trop petites ça se saurait.
- Avec le lotto, tu vas pouvoir en racheter une autre.
- Je fais ce que je veux de mon argent, tu as compris ? Et je n’ai pas la moindre intention de le gaspiller en réparant tes bêtises.
Philippe est arrivé comme un cheveu dans la soupe.
- Qu’est-ce qu’on mange ?
- Moi, rien du tout, a déclaré Roger sur le ton d’un roi contrarié. Tout ça, ça me coupe l’appétit.
Il est sorti et je ne l’ai plus revu pendant deux jours. Le temps de passer de longs moments de douceur avec Albert et de m’apercevoir que le flacon de Shalimar avait dispatu de l’armoire de la salle de bains.
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