vendredi 6 février 2026

TEXTE 4

 

Non ! Ça n’allait pas recommencer !

Je tournais dans ma main la boîte déshabillée de son ruban noir et de son papier rose. Les couleurs de la parfumerie où je m’arrêtais parfois pour essayer la senteur mise en vedette devant la porte automatique, mais sans jamais trop m’en approcher au risque qu’elle s’ouvre, qu’une gamine aux paupières savamment ombrées ne vienne jauger mon visage nu de tout maquillage et qu’elle me rappelle avant de s’en aller que si j’ai besoin d’un conseil, elle est là pour ça.

- Surprise ! J’aime bien qu’une femme sente bon.

Mon nouvel amoureux avait dix ans de plus que moi, un célibataire sans attaches, quand je l’ai rencontré dans les dunes, l’été dernier, un jour de vacances où j’étais allée à la mer avec le petit. Nous allions nous installer dans un creux pour manger notre pique-nique quand un coup de vent a emporté sa casquette. Elle a roulé vingt ou trente mètres jusqu’aux pieds d’un inconnu.

- Va dire merci à Monsieur, ai-je dit à Philippe, et serre-la bien dans ta main..

Ils sont revenus ensemble et c’est ainsi que Roger est entré dans ma vie.

Au début, on ne se voyait que le dimanche. On se donnait rendez-vous pour une promenade l’après-midi puis il est venu nous rejoindre à la maison pour dîner. Ce jour-là, j’allais voir Albert à l’hôpital le matin mais à savoir que j’allais retrouver Roger, je n’étais presque plus triste. J’ai appris à connaître ses préférences, à la cuisine et aussi au lit, à l’heure de la sieste. Puis on partait se promener tous les trois. Philippe courait devant sur un muret, piétinait une flaque d’eau ou faisait l’avion avec ses bras tendus.

- Pourquoi tu dors pas ici, Roger ? a demandé mon gamin un soir de janvier. Tu as entendu le monsieur de la télé, ça va glisser et je veux pas que tu restes à l’hôpital comme Albert. Hein, Maman, qu’il doit rester ?

Les dés étaient jetés. Et au printemps, Roger a apporté deux valises tout en gardant son appartement où il n’allait plus que pour relever son courrier.

Rien n’a apparemment changé dans nos vies : moi à la cuisine de Sainte-Agathe, lui sur les routes comme représentant en peintures, le petit à l’école. Nos promenades du dimanche, les bouquets de jonquilles ou de jacinthes des bois, et au retour un arrêt au café des pêcheurs près de l’étang. Le soleil est revenu dans ma vie, la lumière commence à percer la nuit qui m’étouffait depuis l’accident d’Albert. Mon pauvre Albert ! Je continue à aller le voir tous les jours. Je passe une demi-heure à guetter un clignement de paupières, un réflexe de ses doigts, un soupir qui ne viendrait pas de la machine, mais rien. Depuis trois ans, rien. Rien malgré mes mains qui réchauffent les siennes, ma bouche sur son front, mon blabla pour le tenir au courant des progrès de Philippe, de l’arrivée d’une pimbêche à la cuisine de l’école, d’une robe achetée en solde et qui lui aurait plu. Mais cette robe, c’est Roger qui m’en fait compliment. C’est avec Roger que je mange, que je dors, que je me balade et que je fais l’amour. C’est Roger qui me dit que je suis belle. C’est Roger que je suis toute prête à aimer puisque Albert est parti dans un monde où je ne suis pas.

Devant l’emballage défait, Roger s’est étonné.

- Tu ne dis rien, tu n’es pas contente ? C’est du Shalimar, du vrai ! Il m’a coûté un pont.

Il m’a collé un baiser, d’habitude ça marche pour me rendre ma bonne humeur. C'était un baiser puissant qui devait nous mener dans la chambre mais je n’ai pas pu y répondre. Du Shalimar, du faux ou du vrai, c’est du pareil au même : des hommes qui flairent une femme comme un mâle en rut et achètent les sentiments avec du tape-à-l’œil. Depuis ce parfum écœurant, une overdose de musc et de cuir qu’Ernest m’avait offert, je me suis bien juré de me méfier. J’aime tellement mieux les petits bouquets de jonquilles !


5 commentaires:

  1. Bonjour Marie-Claire,
    Que voilà un texte habile sur le souvenir dû aux parfums.
    Fernande songe à ses problème avec Ernest, le père de son fils, à cause d'un cadeau fait par son Jules actuel, Roger, alors que son amour git dans le coma...
    Un imbroglio bien réaliste et captivant comme toujours grâce à ton style alerte et plein de petits détails bien observés.
    Et si ce parfum, moyen de pression d'un homme sur une femme, était un motif pour quitter Roger pour un quatrième mari ?
    Je me languis de découvrir la suite des avatars de ta bien sympa Fernande.
    Bien à toi,
    Jan.

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  2. Bonjour Marie-Claire,

    Ton texte raconte, sans jamais le dire de manière explicite, une situation moralement complexe : une femme qui continue de veiller un mari plongé dans un coma depuis trois ans, tout en reconstruisant sa vie affective avec un autre homme.
    On comprend Fernande, on comprend Roger, on comprend même Albert, absent mais pourtant toujours présent.
    Et si... Roger devenait jaloux, Fernande n’a pas fait beaucoup de cas de son cadeau.
    Et si… Albert sortait du coma mais complètement dépendant de son entourage.
    Et si … Ernest réapparaissait pour réclamer la garde de Philippe.
    J’attends la suite avec impatience.
    Cathy



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  3. Bonjour Marie-Claire,
    Quelle affaire avec tous ces hommes! Comme la vie est compliquée!
    On est là dans un texte qui se lit avec facilité, sans fioriture, au rythme de vies dans lesquelles "Rien n'a apparemment changé dans (leurs) vies". Pourtant, cette fois, il y de l'amour, ici ou là, comme ci ou comme ça. L'enfant le sent; et le propose: vient t'installer, Roger! Fait comme chez toi. Puis il y Albert, qui est resté accroché, à son toit.
    Tout cela en finesse, sous un parfum très présent.
    Tout de suite, je me dis, comme Cathy: et si Albert se réveille? ils vivent à quatre alors?
    Et si Roger a un un accident de voiture , grave?
    Et si Philippe a un accident, quelles seront les priorités de Fernande?
    Et si Fernande avait de gros soucis financier ?
    Merci pour ce déroulement !
    Patrick

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  4. Bonjour Marie-Claire,
    Tout homme devrait savoir que l'on impose pas un parfum à une femme ! Il est sans doute sympa de prime abord, ce Roger mais à tout le moins maladroit. Et si ce petit incident coïncidait avec le retour de l'affreux Ernest? Et si c'était Albert qui sort enfin de son coma ?
    Un nouveau fiancé de plus ferait un peu "cake on cake", non ?
    Vivement la suite.
    Amicalement.
    Andrée

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  5. Bonjour Marie-Claire,
    Un texte subtil qui évoque la psychologie d’une femme encore amoureuse d’un mort-vivant mais aussi attirée par la vie et donc par un homme bien vivant. Esquivant le piège de la sensiblerie, tu laisses pudiquement au lecteur le soin d’apprécier la difficulté de vivre cette situation.
    Très habile, le fait que ce soit le gamin qui suggère à Roger de rester dormir. On comprend sans que tu l’expliques que Roger est un palliatif qu’elle est « prête à aimer ». Cette expression dit tout. Il ne s’agit aps d’un amour spontané comme celui qu’elle éprouve pour Albert, mais d’un amour choisi, assumé, parce que nécessaire à son équilibre.
    Quant au parfum qu’elle rejette en raison d’un mauvais souvenir, c’est une trouvaille. Ernest lui a offert une camelote de parfum comme une camelote d’amour. Et donc, elle ne peut faire confiance à celui de Roger. Le parfum est authentique, mais l’amour… Pas facile de faire confiance.
    J’aimais cette ambiguïté, c’est pourquoi je regrette un peu que dans le prologue tu aies annoncé les infidélités de Roger. Cela nous empêche, nous lecteurs, de croire à son amour. Et, peut-être que cela te prive de certaines possibilités. Mais, ceci dit, cela peut se revoir au moment de la mise au point finale.
    Un détail.
    « Elle a roulé vingt ou trente mètres jusqu’aux pieds d’un inconnu.
    - Va dire merci à Monsieur, ai-je dit à Philippe, et serre-la bien dans ta main. »
    Il n’y a aucune raison de remercier l’inconnu. Il n’a rien fait. Je te suggère quelque chose genre :
    Elle a roulé vingt ou trente mètres jusqu’aux pieds d’un inconnu qui l’a ramassée (et la brandit en souriant).
    - Va dire merci à Monsieur, ai-je dit à Philippe, et serre-la bien dans ta main.

    Ton prochain chapitre sera sous le signe du bleu et tournera autour d’un outil ou d’une pièce de vaisselle qui sera à mettre en relation avec un succès.
    Bon travail,
    Liliane

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Texte 6

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