samedi 11 avril 2026

Chapitre 7

(Difficile pour moi de réduire ce dernier texte aux 700 mots de rigueur. Beaucoup d'éléments entrent en ligne de compte (les quatre maris), ce n'est pas à moi de les tuer et supprimer des détails  de moindre importance risquerait de rendre le texte sec. Vous voudrez bien m'excuser ? Et toi tout particulièrement, Liliane ?) 



Je suis riche. Très. Et je lui dois une fière chandelle, à Roger. Sa compagne m’a prévenue de son décès, comme si je n’étais pas au courant, mais bien sûr elle ne pouvait pas savoir.

- Venez voir ce qui vous convient, m’a-t-elle dit au téléphone, prenez tout si vous vous voulez. Moi, je ne veux rien de lui. Il collectionnait les aventures, vous savez bien. Vous avez eu raison de le flanquer à la porte.

Je ne l’ai pas flanqué à la porte, il est parti tout seul le jour de la cocotte et il a bien fait. Je n’aurais plus supporté longtemps qu’il fasse le joli cœur chez les autres, il devait le sentir. Il savait y faire pour embobiner les femmes, avec moi il a joué sur la corde sensible : Philippe, qu’il a fait semblant d’adorer. Que je trouve un slip en dentelle à l’arrière de la voiture, c’était déjà beaucoup mais prendre la casquette d’Albert pour aller faire un tour, c’en était trop. Alors, bon vent ! On fait place nette.

Nous avons pris rendez-vous pour le mercredi suivant. Pas que je veuille le moindre souvenir de ce goujat mais il avait un tourne-disque, lui aussi, je le savais, et comme Luigi avait vendu le mien sans m’en parler sous prétexte qu’il n’aimait pas ma musique, je voulais en trouver un autre. Encore un sale coup de sa part, et il l’a payé cher, comme les autres !

J’ai sonné trois fois à la porte, personne n’a ouvert et j’ai formé le numéro de Josette. Elle avait oublié.

- Je ne rentrerai pas avant quinze jours, m’a-t-elle dit. La clef est dans le bac à fleurs près de la porte du garage, vous la remettrez en sortant. N’hésitez pas, laissez juste les meubles, ils m’appartiennent, et débarrassez-moi du reste. Le déménageur vient à la fin du mois, il videra la maison.

J’ai entendu la voix d’un homme près d’elle, qui la pressait de terminer. Apparemment, je n’étais pas la seule à avoir essayé de combler le vide laissé par Roger.

La clef était bien là, elle a facilement tourné dans la serrure. Un corridor duquel partait un escalier droit recouvert de balatum, une porte au fond donnant sur la cuisine où trônait la fameuse cocotte et qui s’ouvrait sur le séjour. Oui, le tourne-disque était bien là, je n’étais pas venue pour rien. J’allais pouvoir repasser les disques que j’aimais tant et qui me renvoyaient à l’époque où nous étions si bien, avec Albert. Des moments simples, purs, lumineux que je n’ai jamais retrouvés avec un autre homme. J’ai déposé le tourne-disque près de la porte d’entrée pour pouvoir l’ouvrir et qu’est-ce qui m’a poussée à ne pas le faire tout de suite ? La curiosité ? Le goût de l’interdit, même si c’était avec la bénédiction de la propriétaire ? Le besoin de traîner un peu avant de rentrer dans ma maison vide ? Un autre vide. Ma vie aussi serait-elle vide ? Mais non, il y avait Albert qui lui avait donné un sens.

J’ai monté l’escalier, j’ai poussé la porte de la chambre où le lit n’avait pas été refait, puis celle d’une autre qui servait manifestement de grenier. Des boîtes, des cartons de toutes sortes, béants, insignifiants. Sauf un, derrière un sac en plastique plein de vêtements à liquider, j’en ai reconnu quelques-uns qui devaient être devenus trop petits pour Roger. Mal fermé par un adhésif à moitié arraché, c’est sans doute ça qui a titillé ma curiosité. J’ai tiré sur le ruban, soulevé les volets du couvercle et… les billets étaient là, en liasses épaisses, bien lisses, bien propres. Le million ! Le million du lotto ! On ne dirait pas que ça prend si peu de place, un million, ça pourrait même passer inaperçu. Josette d’ailleurs ne s’est jamais doutée de rien. Prendre le bien d’autrui, c’est mal mais après tout, si je ne prenais pas l’argent, ce serait le déménageur qui l’empocherait. Alors, ni vu ni connu, j’ai descendu le carton avec le magot et je l’ai fourré dans la voiture avec le tourne-disque. Puis j’ai rappelé Josette pour la remercier et lui dire que j’avais remis la clef en place. Je ne la vole pas puisqu’elle ne savait pas, elle n’a donc rien perdu.

Si quelqu’un a perdu, c’est moi. J’ai tout perdu avec Albert. La faute à Ernest qui savait très bien qu’on n’envoie pas un couvreur sur le toit quand il gèle, à Roger qui voulait me prendre sa casquette, et à Luigi qui ne supportait pas son souvenir. Ils ont payé. Ernest a dérapé sur une route verglassée une nuit où il avait bu, qui pourrait soupçonner qu'une faible femme ait traficoté la direction ? C'est Luigi qui, sans savoir, m’avait montré comment faire, tout fier de s’y connaître en mécanique. Roger, c’est arrivé à la mer où je l’avais croisé sur la digue, tout seul pour une fois, sa bonne amie était malade. Il a voulu m’entreprendre, en souvenir du bon vieux temps comme il a dit. On est allés s’asseoir dans les dunes, là où la marée n’arrive pas. On a bu du whisky, moi un peu pour ne pas oublier ce  que je faisais là, lui beaucoup. Comme il voulait se lever, que la dune était haute et la pente raide, il a dégringolé tout en bas, ivre mort, et je n’ai eu qu’à le recouvrir du sable qui s’est vite accumulé dans le creux. Et Luigi, je lui ai payé une place au stade de foot, un match à risque où la police serait sur les dents mais son destin était scellé : une empoignade a viré en bagarre dans les gradins, son cœur n’a pas résisté. Sa photo, prise quelques instants avant, a fait la une de La Dernière Heure. C’est toujours émouvant, la photo de quelqu’un qui va mourir.

J’habite toujours dans la même maison mais plus pour longtemps. J’ai compté les billets, il en manque un bon paquet mais ça ne fait rien, il en reste assez pour m’acheter une belle villa. J’en ai parlé à ma nouvelle voisine, on a lié connaissance par dessus la haie et elle est venue prendre un verre hier soir, son mari était de garde au poste de police. On a papoté jusque tard, je ne sais plus très bien de quoi, on a même fini la bouteille. Depuis le jardin, je vois la voiture du voisin se garer devant chez eux, la voiture de service, puis une deuxième, une troisième. Aurait-il invité des copains ?


5 commentaires:

  1. Bonjour Marie-Claire,
    A la lecture de l'ensemble, je reste fasciné par cette Fernande bien mal lotie par le sort jusqu'à... la mort d'un ex, Roger qui a gagné au Lotto !
    Roger, certes un des compagnon de Fernande de Roger, étaient-ils mariés ? Et Luigi ? Simple concubin ? Pourquoi la compagne de Roger prévient-elle Fernande ?
    Enfin, Le gros lot est une bien piètre revanche pour Fernande : tu laisses comprendre qu'elle a sans doute un peu trop parlé lors de la picole avec sa voisine, femme de flics !
    Va-t-elle maintenant devoir payer pour ses crimes ?
    Quand on est né sous une mauvaise étoile, c'est pour toujours....
    Petit détail : dans le texte 5, Roger part pendant deux jours, après la chute de la cocotte, dans le dernier, il est parti définitivement le jour même.... J'ai mal lu ?
    J'avoue avoir un peu de mal avec la succession des événements. N'aurait-il pas été plus judicieux de suivre une succession logique, ou alors, de jouer franchement avec les "retours en arrière" ?
    Reste que j'ai aimé découvrir cet anti-héroïne dont j'aurais tout de même voulu en savoir plus. Elle est cuisinière dans une école, ses maris sont vraisemblablement ouvriers et son fils médecin !!! Dommage que cet environnement n'ait pas été plus exploité. Les bistrots sont à peine esquissés, le fils est un peu "cliché" (il n'a pas de défaut, lui ?), seule la relation avec Albert, et celle avec Roger évidemment, sont un peu fouillées...
    J'aurais certainement dû relire la continuité beaucoup plus tôt !
    Excuses !
    Merci pour tes commentaires instructifs.
    Bien cordialement,
    Jan.

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  2. Bonjour Marie-Claire,
    Une fin en forme de surprise ! Fernande élimine ses peu sympathiques compagnons. Bien fait pour eux. Étonnant ce Roger qui place ses avoirs dans un sac plutôt qu'en banque et cette compagne qui téléphone complaisamment à l' "ex" en l'invitant à se servir. Étonnant encore cet achat de villa en "cash". La vie de la casserole ébréchée me paraît curieuse aussi... je la pensais restée chez Fernande. Mais cette nouvelle, si elle bouscule de temps à autre la vraisemblance, n'en reste pas moins très amusante à lire. Et puis au diable la vraisemblance et vive l'imagination ! dont tu es largement pourvue ! Merci pour cet agréable moment de lecture. Amicalement. Andrée

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  3. Bonjour Marie-Claire
    Waouw, pas très tendre , la Fernande!
    Je dois dire que je n'avais pas compris, sans les commentaires de Jan, que la police est en train de s'informer sur les "comportements gravissimes" de Fernande.
    Quelques petits détails (dans le dernier chapitre).
    - on sait tardivement qui est Josette , dont tu parles dès le début "(sa compagne"); je propose " Josette, sa nouvelle compagne, m'a prévenue de son décès." Ce, afin de mieux comprendre qui est qui fait quoi.
    - Peu après, Josette dit : "vous avez eu raison de le flanquer à la porte". Je ne vois pas trop l'utilité de répéter le mot "flanquer" juste après. "Mis dehors" peut convenir.
    - tu pourrais revoir aussi cette phrase lorsque tu dis : "Il est parti tout seul le jour de la cocotte". Le jour de la cocotte n'est pas très heureux. Parler de "l'événement de..." serait peut-être plus adapté.
    - "Nous avons pris rendez-vous....". Dans un soucis de clarté, je te propose de remplacer "Nous" par Josette et moi...."
    - il est possible que je me trompe mais, pour moi, le tourne-disque est un outils distinct des disques. Donc , ce n'est pas le tourne-disque que Fernande veut récupérer mais ses disques.
    - Enfin , je te propose de remplacer la phrase "J'ai sonné trois à la porte ....Elle avait oublié" par (par exemple, évidemment) :
    "J'ai sonné trois à la porte, laquelle est restée close. J'ai alors formé le numéro du smartphone de Josette: cette dernière avait oublié notre entrevue."
    En fait, ces diverses remarques visent à mieux comprendre ton texte, comme d'ailleurs en attestent Jan et Andrée, me semble-t-il.
    Ceci dit, j'ai eu bien du plaisir de lire ta nouvelle, plein de trouvailles et de surprises
    Je suis certain que tu ne manqueras pas d'apporter ta "sauce" perso et ainsi finaliser ta version définitive au top !
    Bien cordialement,
    Patrick

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  4. Bonjour Marie-Claire,
    Bravo pour ce dernier texte, vivant et bien écrit comme d’habitude mais je pense que ce dernier chapitre pourrait être resserré , notamment quand tu expliques les « décès » des différents amants : pour respecter la consigne d’abord mais aussi pour que ton texte soit moins explicatif. Ou alors tu l’as voulu ainsi, ce qui signe le dérangement mental de Fernande, une femme simple et naïve ou diabolique ? Les deux à la fois sans doute.
    La chute, à demi-mots, est une belle réussite !
    Pour la mise au point finale, tu auras peu de choses à changer. Ta nouvelle tient la route de bout en bout.
    Amicalement,
    Cathy

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  5. Bonjour Marie-Claire,

    Un dénouement en apothéose dont je te pardonne volontiers la longueur. Voilà notre brave Fernande devenue une veuve noire. Et tu nous racontes cela comme si c’était tout naturel ; sans emphase, sans sentimentalité. C’est léger, c‘est drôle, cela fait penser à des comédies anglaises genre « Arsenic et Vieilles dentelles » ou « Noblesse oblige » : un humour noir qui fait que l’on sympathise avec une criminelle.
    Tu commences par nous la montrer faisant le ménage chez Roger et Josette. Puis tu poursuis la métaphore du ménage en liquidant les autres maris.
    Détail savoureux : ce qu’elle ne pardonne vraiment pas à Roger, ce ne sont pas ses infidélités, c’est d’avoir osé mettre la casquette d’Albert.
    Tu termines par une phrase qui ouvre de nouvelles perspectives, sans doute pas trsè positives pour elle.
    Pour la mise au point finale, je te laisse te débrouiller avec les nombreuses questions de tes lecteurs.
    J’intitulerais volontiers ce dénouement par ton expression « On fait place nette ».

    Bonne relecture,
    Liliane

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