Place nette
2025
- T’as pas vu la télécommande ? Elle était là tout à l’heure, tu bouscules toujours tout et après je ne retrouve pas mes affaires.
Celui-là, moins je le vois, mieux je me porte. La retraite, je vous jure... C’est Luigi qui me poussait à la prendre : Tu as assez travaillé dans ta vie, ta maison est payée, ton fils a une belle situation, tu peux bien penser à toi ; on va acheter une nouvelle auto, voyager, aller à la mer, en Italie, au cinéma, tout ce qu’on n’a jamais pu faire. Et patati et patata. Une litanie ! Ça devenait un peu lourd, les casseroles de Sainte-Agathe et j’ai été assez idiote pour le croire. Idiote, parce que j’étais bien placée pour savoir que les gens ne changent pas. Maintenant, au lieu de prendre l’apéro sous les cocotiers, je me retrouve à faire le grand nettoyage de la cave et du grenier, et les courses, la popote, la vaisselle, la lessive et le repassage tout comme avant. La seule différence, c’est que je le vois vautré toute la journée dans son fauteuil à regarder la télé ou pire, à entendre ses reproches et à me suivre des yeux. Les hommes, une malédiction ! ! Fallait-il que je sois bête pour m’encombrer de bons à rien qui ne rentrent que pour se plaindre du boulot, du patron, des collègues, de la paie, du temps passé sur les routes et du temps qu’il fait, pas un n’a jamais pensé à refaire le lit ni à donner un coup de torchon. Pas un ? Si, bien sûr, le seul que j’aie aimé, que je voudrais encore auprès de moi.
Les hommes… Heureusement il y a Gilou, mon fils, celui que j’ai eu avec Ernest et que j’ai élevé toute seule quand il s’est taillé, dix mois après sa naissance. Paraît que j’étais devenue insupportable, à exiger qu’il fasse la vaisselle pendant que je prenais du bon temps après les cuisines de l’école (les biberons, les langes, le bain ; la panade, les langes, le bain) et à refuser les services que toute femme doit à son mari une fois la nuit venue. Un divorce qui, en plus d’être montrée du doigt par toutes les honnêtes épouses du village, m’a coûté des dizaines de milliers de francs. J’ai dû faire des heures supplémentaires au noir pendant des années pour arriver à payer le loyer puis la garderie, parce que ce fainéant s’est arrangé pour être au chômage et ne pas verser de pension alimentaire. Après, le mariage, il ne fallait plus m’en parler. Mais Pelé a débarqué un jour à l’épicerie. Il avait été embauché par Aloïs, le couvreur qui prenait de l’âge et commençait à faire des bêtises en courant sur les toits. Un Noir, on n’en avait jamais vu ici, surtout un noir comme ça, aussi sexy que Sidney Poitier dans « Devine qui vient dîner ce soir » , un vieux film, oui, mais le plus beau film de tous les temps. On se retournait sur lui, on ne se gênait pas pour le dévisager, les vieilles par en dessous, les filles avec des gloussements d’envie. Je sortais du magasin, il pleuvait, j’étais chargée et j’avais la poussette avec Gilou. Il a empoigné mon panier pour ramener mes commissions, tout le village était à la fenêtre et j’étais fière : moi, une divorcée avec un gosse que j’élevais toute seule, je me faisais raccompagner par le plus bel homme du pays, et tant pis s’il était tout noir et qu’il s’appelait Pelé. Je ne pouvais pas faire moins que de lui servir une tasse de café, il tenait au chaud sur le coin du poêle depuis le matin mais il n’a pas fait la grimace et il est même revenu le lendemain, puis encore le lendemain et les jours d’après et il a fini par rester. Trois ans. Trois ans de sa peau noire sur ma peau blanche, trois ans avec son odeur chaude sous les draps, trois ans de ses bras sur mes épaules, de caresses plein ses grandes mains, de ses lèvres dans mon cou. Trois ans, et puis plus rien.
Pourquoi a-t-il fallu que je fasse une place à Roger ? Pour le prix de six glaïeuls et de quelques risettes à Gilou qui ne l’aimait pas beaucoup, il s’est installé chez moi. Ah ! oui, il a su s’y prendre. J’aimais bien les fleurs, je n’étais plus la fille perdue qui étais bien punie d’avoir vécu avec un nègre sans même être mariée, je me sentais une dame quand il rentrait avec un bouquet. Mais il en offrait aussi aux autres – c’était ça, le temps passé sur les routes - et ça ne m’a pas plu. Ni ça ni autre chose de bien plus grave. Le jour où il s’est taillé avec sa casserole et mon tourne-disque, je me suis bien juré de m’en tenir là. J’ai tenu parole pendant une quinzaine d’années mais le temps passait, j’ai fêté mes cinquante ans autour d’un verre de mousseux avec les filles de Sainte-Agathe, après la vaisselle. Et ça m’a manqué, les fleurs, le resto, peut-être un pendentif avec un cœur. Gilou n’était plus chez moi depuis longtemps, son beau diplôme récompensait tous mes sacrifices et clouait le bec aux commères qui m’avaient regardée de haut. Il s’était installé dans une belle maison sur la place du village, il gagnait bien sa vie mais trop de travail, il semble que ça tue l’amour : sa femme en avait eu assez de l’attendre et depuis, il consacrait tous ses temps libres à papillonner pour lui trouver une remplaçante. J’aurais bien aimé aller au cinéma, à la piscine (je m’étais même acheté un maillot de bain) mais mes copines de l’école avaient mieux à faire et toute seule ça ne me disait rien, et puis il n’y avait pas de bus le dimanche pour aller en ville. C’est alors que Luigi s’est pointé pour faire l’entretien de la chaudière. Le beau Luigi avec ses boucles brunes et sa voix de ténor, qui chantait Sole mio tout seul dans la buanderie. Un homme de bonne humeur qui est revenu trois fois sous prétexte de pièces à remplacer et qui n’a pas tardé à me faire du gringue. Luigi, il ne lui reste plus que quelques poils gris sur le crâne et il regarde The Voice à la télé, la cigarette a eu raison de sa belle voix. Et pour ce qui est de me prendre dans ses bras, je ferais mieux de m’en trouver un autre. Dieu m’en garde !
Six heures ! Gilou a dit qu’il passerait après ses consultations. À quelle heure, je ne sais pas, sa salle d’attente est toujours pleine, tout le monde sait que c’est un bon docteur. Il va me falloir préparer le gratin de chou au canard, un plat qui me rappelle de mauvais souvenirs mais qui peut attendre au chaud, ranger tout ce que Luigi a laissé traîner, je veux que tout soit impeccable, et puis m’arranger un peu, ça ne va pas la mère d’un docteur en tablier. C’est un bon garçon, mon Gilou, il me répète que je dois sortir, voir du monde, me faire belle, mais ça fait trop longtemps que je ne suis plus belle pour personne et à 65 ans bien sonnés, ce n’est pas maintenant que ça va changer.
1984
- Toi ?!!!
En le voyant assis à la table de la cuisine, à sa place tout comme avant, l’air m’a manqué et c’est tout ce que j’ai trouvé à dire. Cinq ans que je ne l’avais pas vu, sauf pour le divorce, dans un tribunal qui sentait le moisi et où une vieille marmite posée dans un coin récoltait le goutte à goutte du plafond avec un clic de supplice chinois. Mon supplice à moi, je m’en croyais quitte mais Ernest a plus d’un tour dans son sac, des relations comme il dit, et j’ai été condamnée à apurer ses dettes et à payer les frais du procès en échange de la garde exclusive de Gilou. Je n’allais quand même pas confier mon bébé à un type qui allait me le pourrir dans les cafés et lui montrer comment on traite les femmes !
- La porte de derrière était ouverte. Faut pas me reprocher de l’avoir poussée.
- C’est plus ta maison. Sors tout de suite de chez moi.
- À ce que je vois, t’as pas plus d’ordre que d’habitude. T’as encore laissé les fils de séchage en place. Il met encore des langes, ton gamin ?
- À sept ans ? Qu’est-ce que tu crois ?
- Ça pue autant qu’avant, ici.
Mon sang n’a fait qu’un tour. Dire qu’il me reprochait d’être maniaque !
- Non, ça ne pue pas et ça n’a jamais pué. Les langes, je les rinçais et je les mettais dans le garage jusqu’au samedi parce que tu n’étais pas fichu de faire tourner la machine. Mon gamin, c’était aussi le tien, je te rappelle.
- Ça reste à voir. On sait que tu cours avec tout le monde, et pas les plus recommandables. Paraît que tu vis avec un bougnoul, à présent.
- Un bougnoul ? Quel bougnoul ?
- Le bamboula qui habite ici. Tu crois que j’ai pas vu ses pantoufles, là dans le coin ?
- Y a pas de bamboula ici. Et quand bien même, ça ne te regarde pas. On est divorcés, je te rappelle, et ça m’a coûté assez cher. Et ça continue puisque tu ne me verses pas la pension alimentaire de Gilou. T’étais pourtant condamné.
- Comment veux-tu ? On gagne à peine de quoi vivre au CPAS.
- En retroussant ses manches, pardi ! Ce que tu n’as jamais fait.
- T’as vite oublié les cadeaux que je t’ai faits.
- Des cadeaux ? Un cadeau, un ! Un faux Shalimar acheté au marché avec mon argent que tu avais piqué dans ma boîte. Rien que d’y penser j’en ai la nausée.
- Il arrive quand, ton moricaud ?
- C’est pas un moricaud, et t’as intérêt à filer avant qu’il rentre.
- Tu crois que personne ne vous voit ? Au café, dans des endroits louches… J’ai des yeux partout, tu ne peux rien me cacher. T’as du goût pour les bronzés, on dirait !
- Ça me change des types dans ton genre, avec trois poils blondasses sur le crâne.
- Donc, j’ai vu clair, menteuse. Si je ne te fais pas la peau, c’est par respect pour les femmes, mais attends un peu qu’il rentre on va s’expliquer !
- Sors d’ici, et tout de suite, avant qu’il n’arrive un malheur. Tu pues la goutte.
Il s’est levé tant bien que mal, fatigué sans doute de faire le fanfaron.
Jusqu’à ce que je rencontre Ernest, j’étais une fille sage. Si j’avais été plus délurée, j’aurais pris mes précautions et tout ça ne serait pas arrivé. Mais j’avais seize ans, je sortais en boîte pour la première fois et voilà qu’un garçon s’intéressait à moi, un gars de vingt-cinq ans qui avait déjà roulé sa bosse et me serrait contre sa poitrine pendant les slows. Ses vêtements sentaient la cigarette, sa bouche aussi. Je n’aimais pas mais du coin de l’oeil je surveillais mes copines pour m’assurer qu’elles n’en perdaient pas une miette. Quand j’ai parlé de rentrer, il m’a attirée dans les toilettes. C’était la première fois que ça m’arrivait, ça a été vite et c’était aussi bien. J’ai continué à le voir pour épater les filles. On est encore sortis ensemble quelques samedis, j’inventais une histoire aux parents, ça les arrangeait de me croire et est arrivé ce qui devait arriver : Gilou, et c’est ainsi qu’on nous a mariés dare dare et l’arrivée du bébé n’a rien arangé. Le jour où il s’est barré, j’ai soufflé. Et voilà qu’il revenait empoisonner ma vie avec Pelé. Pourvu qu’au moins le pauvre garçon ne rentre pas avant que ce crétin ne dégage, il pourrait bien y avoir du sang, juste pour vérifier que le sang des Noirs est rouge.
Ernest a repoussé sa chaise en faisant du bruit exprès, il sait bien que je ne supporte pas les grincements, et il a mis la main sur la porte.
- Tu sais quoi ? Je vais revenir par ici, histoire de te surveiller.
Son sourire n’annonçait rien de bon.
J’étais encore verte de rage quand Pelé est rentré avec Gilou, il était passé le rechercher à l’école. Pelé, c’est tout le contraire d’Ernest : aussi noir de peau qu’Ernest est fade, aussi musclé que l’autre est maigrichon, aussi tendre que l’autre est sec. Jamais il n’élève la voix et si moi je m’énerve, il me fait son sourire en coin et je craque. J’ai fait une tartine de confiture au petit, je lui ai fermé son blouson, il a mis son bonnet et ses moufles et il est allé jouer au ballon dans le jardin. Il gelait mais je ne voulais pas en faire une mauviette, bien habillé il ne risquait rien. Le temps de raconter l’affaire, j’étais déjà rassurée. Rien qu’à le regarder, mon homme, à sentir sa main sur mon épaule, je savais qu’il ne pouvait rien arriver, que notre vie allait reprendre son cours. Une vie faite de confiance, de petites joies et d’harmonie, bien plus fortes que poison d’un jaloux.
- Ne t’en fais pas, a soufflé Albert dans mes cheveux. Ensemble on ne risque rien.
Le lendemain, c’était la saint-Éloi, avec le dîner annuel qui rassemblait les fermiers du village, le maréchal ferrant, les ouvriers de l’usine métallurgique et le couvreur dans l’arrière salle du Cercle paroissial. Aloïs n’était pas venu, sa femme avait peur qu’il boive un coup de trop pour lutter contre le froid, ça devenait une habitude. On parlait ici de la vente des récoltes, là de la difficulté de former les jeunes au métier, là encore des intempéries qui avaient fait valser les tuiles d’une grange deux jours avant que le gel ne s’abatte sur le paysage détrempé, figeant les flaques dans les ornières des campagnes et l’eau des rigoles le long des trottoirs. Pelé s’est joint aux gens du village pour se régaler de poulet rôti et de tarte au sucre, et boire un coup en prolongeant l’après-midi. Tout le monde l’a bien apprécié, une fois passée la gêne de s’attabler et de rigoler avec un Noir que sa maman avait affublé d’un nom qui devait lui assurer d’une carrière de footballeur international. Il faisait rire son monde en parlant petit nègre et en roulant des yeux, et depuis quelques mois qu’il était arrivé, on savait qu’on pouvait compter sur lui pour un service. Moi, je n’y suis pas allée. Pas que j’aie voulu faire la fière mais ces discussions navaient aucune chance de m’intéresser, et puis je ne voulais pas laisser Gilou tout seul à la maison.
Quelqu’un a téléphoné au café : il pleuvait dans son grenier, l’eau avait coulé au travers du plancher, le vent qui s’était encore renforcé risquait d’emporter toute la toiture. Il fallait quelqu’un, d’urgence. Pelé a boutonné sa parka.
- N’y va pas, ont-ils tous dit. C’est pas un temps à grimper sur les toits. C’est où ?
- Pas trop loin, une douzaine de kilomètres.
- Les routes sont verglacées, il faut attendre le dégel.
- Et la nuit va tomber dans une demi-heure, ça ne sert à rien de partir maintenant. Allons, reste avec nous, c’est ma tournée.
Rien n’y a fait, Pelé est parti en jurant d’être prudent.
Il était sept heures et demi. Je venais de border Gilou et de lui mettre dans les bras son petit singe en peluche quand on a sonné à la porte. Ernest ! ai-je tout de suite pensé. Il se doute que Pelé fête la saint-Éloi, il en profite pour venir me harceler. J’ai tiré un peu le rideau pour regarder dans la rue. Non, ce n’était pas Ernest. C’était pire : deux policiers avec une tête des mauvais jours.
- Madame Coquart ? Vous êtes bien la compagne de Monsieur Pelé Mpenza ?
Je n’ai pu qu’incliner la tête.
- Nous sommes désolés. Monsieur Mpenza été victime d’un accident. Une ambulance l’a emmené à l’hôpital. Nous pouvons vous y conduire.
- Un accident ? Pelé ? Il est… il n’est pas…
- Non, rassurez-vous. Mais il vaut mieux que vous veniez avec nous.
- Alors c’est grave ?
- Les médecins vous diront. Nous, nous ne savons rien.
- Mais… mon fils ? Il a sept ans, je ne peux pas le laisser tout seul.
- Nous allons appeler une collègue pour rester auprès de lui.
Je suis montée embrasser Gilou, il ne s’est pas réveillé. Par terre, le petit singe en peluche qui le rassurait et qui lui avait échappé. Je l’ai ramassé et l’ai glissé contre lui sous les couvertures.
1995
Non ! Ça n’allait pas recommencer !
Je tournais dans ma main la boîte déshabillée de son ruban noir et de son papier rose. Les couleurs de la parfumerie où je m’arrêtais parfois pour essayer la senteur mise en vedette devant la porte automatique, mais sans jamais trop m’en approcher, au risque qu’elle s’ouvre, qu’une gamine aux paupières bleues ou vertes ne vienne jauger mon visage nu et qu’elle me rappelle du bout des lèvres, avant de perdre son temps, que si j’ai besoin d’un conseil, elle est là pour ça.
- Surprise ! J’aime bien qu’une femme sente bon.
Roger avait quinze ans de plus que moi quand je l’ai rencontré dans les dunes, il y a cinq ans, un jour de vacances où j’étais allée à la mer avec Gilou. Nous allions nous installer dans un creux pour manger notre pique-nique quand un coup de vent a emporté sa casquette. Elle a roulé vingt ou trente mètres jusqu’aux pieds d’un inconnu qui l’a ramassée et l’a brandie en souriant.
- Va dire merci à Monsieur, ai-je dit au gamin, et ne la lâche plus.
Ils sont revenus ensemble et c’est ainsi que Roger est entré dans ma vie.
Au début, on ne se voyait que le dimanche. On se donnait rendez-vous pour une promenade l’après-midi puis il est venu nous rejoindre à la maison pour dîner. Ce jour-là, j’allais voir Pelé à l’hôpital le matin mais à savoir que j’allais retouver Roger, je n’étais presque plus triste. J’ai appris à connaître ses préférences, à la cuisine parce qu’il aimait ça, et aussi à l’heure de la sieste. Les premiers temps, nous faisions la balade tous les trois mais ça n’a pas duré : entre Roger et Gilou, ça ne collait pas.
- Tu as vu le temps ? m’a demandé Roger en soulevant la tenture un soir de novembre. On dirait que le brouillard monte déjà. Les routes vont être dangereuses.
- Tu crois ? Il vaudrait peut-être mieux que tu dormes ici.
- Moi, je ne vois rien, a dit Gilou qui avait lui aussi mis le nez à la fenêtre. D’ailleurs, à la télé, on a dit que le brouillard ce serait seulement pour demain.
- Et moi je te dis qu’il commence déjà à y en avoir, ce n’est pas un gamin comme toi qui va me faire la leçon.
Le ton cassant m’a surprise.
- Mais regarde, Maman, il n’y a rien du tout !
- Laisse Roger tranquille, Gilou. Si Roger trouve plus prudent de rester ici, tu n’as rien à dire.
Mon fils a pincé les lèvres et a quitté la pièce. Les dés étaient jetés. La semaine suivante, Roger a apporté deux valises tout en gardant son appartement où il n’allait plus que pour relever son courrier. C’est du moins ce qu’il me disait.
Rien n’a apparemment changé dans nos vies : moi à la cuisine de Sainte-Agathe, lui sur les routes comme représentant en peintures. Nos promenades du dimanche, à deux, les bouquets de jonquilles ou de jacinthes des bois au retour du printemps, un arrêt au café des pêcheurs près de l’étang. Gilou avait demandé à s’incrire chez les scouts, il s’y faisait des copains, c’était bon pour lui et les frictions avec Roger sont devenues plus rares. Le soleil était revenu dans ma vie, une lumière dans la nuit qui m’étouffait depuis l’accident de Pelé. Mon pauvre Pelé ! Je continuais à aller le voir tous les dimanches. Je passais une heure à guetter un clignement de paupières, un réflexe de ses doigts, un soupir qui ne viendrait pas de la machine, mais rien. Depuis six ans, rien. Rien malgré mes mains qui réchauffaient les siennes, ma bouche sur son front, mon blabla pour le tenir au courant des progrès de Gilou, de l’arrivée d’une nouvelle directrice à l’école, une pimbêche, d’une robe achetée en solde et qui lui aurait plu. Mais cette robe, c’est Roger qui m’en faisait compliment. C’est avec Roger que je mangeais, que je dormais, que je me baladais et que je faisais l’amour. C’est Roger qui me disait que je suis belle. C’est Roger que j’aurais voulu aimer puisque Pelé était parti dans un monde où je nétais pas.
Devant l’emballage défait, Roger s’est étonné.
- Tu ne dis rien, tu n’es pas contente ? C’est du Shalimar, du vrai ! Il m’a coûté un pont.
Il m’a collé un baiser, d’habitude ça marche pour me rendre ma bonne humeur. Un baiser puissant qui devait nous mener dans la chambre mais je n’ai pas pu y répondre. Du Shalimar, du faux ou du vrai, c’est du pareil au même : des hommes qui flairent une femme et achètent les sentiments avec du tape-à-l’œil. Depuis ce parfum écœurant, une overdose de musc et de cuir qu’Ernest m’avait offert, je me suis bien juré de me méfier. J’aime tellement mieux les petits bouquets de jonquilles !
Et puis il y a eu l’histoire de la cocotte. Comme c’était l’anniversaire de Roger, j’avais mis de côté ma rancœur. Il boudait encore, cinq semaines après qu’il m’avait offert cet horrible flacon de Shalimar pour lequel il s’était méchamment ruiné, à ce qu’il m’a dit, tout ça pour comprendre qu’il resterait dans l’armoire de la salle de bains, caché derrière les savons de réserve. Finies, les siestes en amoureux ; finies, les sorties au bois, d’ailleurs il n’y avait plus de jonquilles. Alors je partais seule pour essayer d’étouffer mes regrets, mes questions surtout, pour profiter de la lumière du ciel d’été, de la paix du dimanche, de la confiance dans l’amour qui nous liait, mon fils et moi, même s’il n’appréciait pas l’homme qui avait pris la place d’Albert et faisait la loi dans la maison . Les hommes, ils passent. Mon enfant, il le sera pour toujours.
Comme il n’était pas question de sortir fêter ses cinquante ans, même avec un verre de bière et un sachet de frites, je m’étais dit que, pour retrouver le calme, c’était à moi de faire un geste. J’ai cherché une recette qui pourrait l’amadouer : un gratin de chou au confit de canard. Même sans être experte en cuisine, je devais pouvoir y arriver, tout était bien expliqué.
- Ça sent bon, a laissé tomber Roger en entrant dans la cuisine.
Où il avait passé la matinée, je m’en doute : il avait dû boire plus d’un verre de bière qui l’avaient mis de meilleure humeur. Pour un homme, l’amour passe par l’estomac, il allait se décoincer. J’ai fait semblant de rien et j’ai soulevé la cocotte pour l’apporter à table en gardant l’œil sur son sourire en coin.
- Tu ne sais pas la nouvelle ? a-t-il lâché en s’asseyant à table.
- Quelle nouvelle ?
- Devine.
- Je ne sais pas, moi. Tu as eu une augmentation ?
- Mieux que ça : j’ai gagné !
- Gagné ?
- Au lotto, bien sûr ! J’ai eu les six bons numéros, t’imagines ?
La cocotte m’a glissé des mains. Quatre kilos de fonte émaillée se sont écrasés sur le carrelage avec fracas .
- Ma cocotte ! Tu ne pouvais pas prendre des maniques, idiote ?
- Encore un peu elle atterrisait sur mon pied !
- Ma cocotte ! Elle n’avait encore servi qu’une fois, quand je t’ai fait du coq au vin. Ça valait bien la peine de payer plus cher pour l’avoir en rouge ! Tu ne m’as même pas demandé si tu pouvais t’en servir.
- C’est toi qui l’as mise sur l’étagère quand tu l’as apportée à Noël.
- Pas pour que tu la jettes par terre ! C’était pour faire joli. Ta cuisine, elle était d’un triste ! Qu’est-ce que t’attends pour la ramasser ?
Comme il ne semblait pas avoir la moindre intention de le faire lui-même, il a bien fallu que je lui obéisse. Il a quand même ramassé le couvercle.
- Ah ! pour ça, t’as réussi ton coup. Regarde, là : il y a un éclat dans l’émail.
- Où ? Je ne vois pas.
- C’est parce que tu ne veux pas le voir. Mais je le vois bien, moi.
- C’est juste un petit éclat dans le couvercle, et regarde, rien n’est renversé…
- Tu sais ce qu’elle m’a coûté, cette cocotte ? 6.249 francs ! 6.249 francs, tu m’entends ? Fabrication alsacienne. Et toi, tu vas la foutre par terre.
- Elle m’a glissé des mains, les poignées sont trop petites.
- Trop petites ? Paul Bocuse a les mêmes dans sa cuisine, si elles étaient trop petites ça se saurait.
- Avec le lotto, tu vas pouvoir en racheter un autre.
- Je fais ce que je veux de mon argent, tu m’entends ? Et j’ai pas la moindre intention de le gaspiller en réparant tes bêtises.
Gilou est arrivé comme un cheveu dans la soupe. Il a tout de suite compris qu’il y avait de l’eau dans le gaz.
- Qu’est-ce qu’on mange ?
- Moi, rien du tout, a déclaré Roger sur le ton d’un roi contrarié. Tout ça, ça me coupe l’appétit.
Il est sorti et je ne l’ai plus revu pendant un bon bout de temps. Le temps de soigner mes coups au cœur près de Pelé et de m’apercevoir que le flacon de Shalimar avait disparu de l’armoire de la salle de bains.
- T’en fais pas, Maman, me répétait Gilou quand il me voyait pensive. Tu n’as jamais été heureuse avec lui. Surtout, ne le relance pas !
Si l’idée avait pu me traverser la tête, je n’ai eu aucune peine à m’en défaire le jour où je me suis aperçue qu’il avait filé avec le tourne-disque, celui que Pelé m’avait offert à la Saint-Valentin et sur lequel nous mettions nos chansons préférées le soir, pour danser. Il avait dû l’emporter en venant chercher ses affaires, quand je n’étais pas là.
2024
Nights in White Satin…
- T’as pas encore fini avec cette vieille rengaine ? m’a lancé Luigi depuis le divan. C’est les résultats sportifs et j’arrive même plus à entendre ce qu’on dit.
Gilou a sursauté. Il était passé à l’improviste, entre deux visites à domicile et il venait de se servir un café.
- Le voilà encore de bonne humeur, on dirait. À ta place, je ferais l’impasse sur son raccommodage. Monte le son, il en aura pour son argent !
J’ai souri. C’est vrai, c’est peut-être la cinquième fois que je fais tourner le 45 tours depuis que je me suis mise à recoudre les boutons de ses chemises, après le dîner. Il les fait sauter à chaque coup sans vouloir admettre qu’il prend de plus en plus de bedon. Pour ne pas en rajouter en faisant des commentaires, j’écoute mes vieilles chansons et les souvenirs qui vont avec sur le tourne-disque qu’on avait acheté, avec Pelé, malgré l’insistance de Luigi qui veut me le faire vendre à une brocante. Ça, jamais ! J’ai eu bien trop peur de le perdre du temps de Roger et ça n’a pas été une mince affaire de le récupérer. Les tubes de Papa Wemba, Mets tes chaussures et Nights in White Satin, … Les temps heureux. Chacun avait sa chanson : Pelé c’était la rumba congolaise, Gilou la comptine et moi la romance. On dansait tous les trois dans la cuisine, le gamin sautillait entre nous, et on finissait enlacés avant de mettre le petit au lit et de continuer rien que nous deux. Sole mio et Vivo per lei, il peut se les garder, Luigi. Pour ce que ça m’a apporté ! Juste de la poudre aux yeux. Le disque, je le ferai encore tourner, que ça lui plaise ou non. Ce sont les plus beaux moments de ma vie, bien plus précieux que les heures passées à recoudre les boutons de ses chemises.
- Bon sang, t’attends quoi pour arrêter ce fichu disque ?
- Qu’est-ce qui t’a pris de t’acoquiner avec un pareil flemmard ? a repris Gilou pendant que je baissais finalement le son pour éviter une scène devant mon fils. Tu n’avais pas eu ton compte avec Roger et déjà avec mon père ? Tu as bossé toute ta vie pour des types qui ne valent pas tripette. Roger, il a eu le bon goût de se tailler tout seul, mon père aussi .Celui-ci devrait faire la même chose.
- S’il n’y avait pas eu l’accident…
- Tu serais bien mieux à vivre toute seule. Qu’est-ce que tu as bien pu leur trouver, à tous ces bons à rien ?
- J’étais encore jeune, du temps de ton père. Et puis vivre toute seule, alors que des types me faisaient du charme… Si j’avais su !
- Mais tu savais, Maman ! La casquette de Pelé, encore au porte-manteau au bout de toutes ces années. Tu n’as jamais voulu l’oublier.
- Bien sûr que non ! Roger a voulu la prendre, un jour qu’il pleuvait. Il n’a jamais compris pourquoi je m’étais fâchée. L’ambulancier l’avait ramassée sur le trottoir, une infirmière me l’a rendue, aux soins intensifs.
- Tu te fais du mal.
- Non. Tu sais, même le temps que je passais avec lui, quand il était dans le coma, c’étaient de doux moments. Je lui racontais tout de ma vie, de la tienne. Tu étais comme son fils. Le médecin m’avait dit : Parlez-lui, ça pourrait le stimuler, on a vu des cas… Je suis sûre qu’il entendait tout. S’il avait pu répondre, je ne me serai pas montrée aussi bête.
On est restés un bon moment sans parler, Gilou et moi. Le 45 tours s’était arrêté, il ne restait que la voix du journaliste sportif pour me rappeler que les nuages avaient définitivement caché le soleil et que, derrière, Pelé était là, avec ses secrets et ses mystères. Les choses vraies ne sont pas toujours celles qu’on voit.
- Ça me fait plaisir que tu sois passé. Ce n’est pas si souvent.
- Ne me culpabilise pas. Je fais ce que je peux, tu le sais bien.
- Tu devrais quand même t’arranger pour venir dîner plus souvent.
- Je ne manque jamais ton gratin au confit de canard !
J’ai ri : c’est le plat qui avait mis l’odieux personnage en fuite en me laissant sa cocotte ébréchée mais pas son horrible Shalimar, il avait dû le refiler à une autre, ni les millions qu’il venait de gagner au lotto. Il ne m’a jamais fait que des cadeaux pourris.
2025, avril
Je suis riche. Très. Et je lui dois une fière chandelle, à Roger. Sa compagne, une certaine Josette, la pauvre fille, m’a prévenue de son décès, comme si je n’étais pas au courant, mais bien sûr elle ne pouvait pas savoir.
- J’ai trouvé votre adresse dans ses affaires, m’a-t-elle dit au téléphone. Il me parlait souvent de vous comme de l’amour de sa vie mais, sans vouloir vous offenser, c’était surtout pour me faire enrager. Venez voir ce qui vous convient, prenez tout si vous vous voulez. Moi, je ne veux rien de lui, rien du tout. Il collectionnait les aventures, vous savez bien, mais je n’ai jamais trouvé le courage de le flanquer à la porte, comme vous. Vous avez eu bien raison !
Je ne l’ai pas flanqué à la porte, il est parti tout seul le jour de la cocotte et il a bien fait. Je n’aurais plus supporté longtemps qu’il fasse le joli cœur chez les autres, il devait le sentir. Et puis… que je trouve un slip en dentelle à l’arrière de la voiture, c’était déjà beaucoup, mais prendre la casquette de Pelé pour aller faire un tour, et revenir en cachette pour filer avec son tourne-disque, c’en était trop. Il part ? Alors, bon vent ! On fait place nette.
Nous avons convenu avec Josette que je viendrais le mercredi suivant. Pas que je veuille le moindre souvenir de ce goujat mais le tourne-disque, il l’avait peut-être conservé quelque part ?
J’ai sonné trois fois à la porte, personne n’a ouvert et j’ai formé le numéo de Josette. Elle avait oublié.
- Je ne rentrerai pas avant quinze jours, m’a-t-elle dit. La clef est dans le bac à fleurs près de la porte du garage, vous la remettrez en sortant. N’hésitez pas, laissez juste les meubles, ils m’appartiennent, et débarrassez-moi du reste, ça me coûtera moins cher qu’un vide-grenier. Je veux déménager, ne plus rien garder qui me le rappelle.
J’ai entendu la voix d’un homme près d’elle, qui la pressait de terminer. Apparemment, je n’étais pas la seule à avoir essayé de combler le vide laissé par Roger.
La clef était bien là, elle a facilement tourné dans la serrure. Un corridor duquel partait un escalier droit recouvert de balatum, une porte au fond donnant sur la cuisine et qui s’ouvrait sur le séjour. Oui, le tourne-disque était bien là, je n’étais pas venue pour rien. J’allais pouvoir repasser les disques que j’aimais tant et qui me renvoyaient à l’époque où nous étions si bien, avec Pelé. Des moments lumineux que je n’ai jamais retrouvés avec un autre homme. Mais il me fallait une caisse pour le transporter, assez grande mais pas trop pour pouvoir la prendre dans le bus. J’ai déposé le tourne-disque près de la porte d’entrée pour pouvoir l’ouvrir et comme je ne voyais rien pour l’emballer, je me suis dit que je pourrais trouver une caisse à l’étage.
J’ai monté l’escalier, j’ai poussé la porte de la chambre où le lit n’avait pas été refait (moi, je n’aurais jamais quitté ma maison en désordre), puis celle d’une autre qui servait manifestement de grenier. Des boîtes, des cartons de toutes sortes, béants, pleins de vieilleries bonnes à mettre à la décharge, insignifiants. Et dans un coffre en fer cabossé dont le couvercle était un peu soulevé, un paquet mal reficelé emballé dans du papier journal. Des pages jaunies où on distinguait encore la date : jeudi 18 mai 1995, l’époque de la dispute à propos de la cocotte. Le million ! Le million du lotto ! Des liasses de billets de 10.000 francs à l’effigie du roi Baudouin et de la reine Fabiola, bien propres, tout neufs. On ne dirait pas que ça prend si peu de place, un million, ça pourrait même passer inaperçu. Josette d’ailleurs ne s’était jamais doutée de rien, sinon elle n’aurait pas laissé tout cet argent dans le grenier. Prendre le bien d’autrui, c’est mal mais après tout, si je ne le prenais pas, ce serait le déménageur qui l’empocherait. Alors, ni vu ni connu, j’ai fourré le magot dans un sac de supermarché qui traînait dans la cuisine, j’ai mis le tourne-disque par dessus et je suis retournée à l’arrêt du bus comme si j’avais fait provision de patates. En rentrant, un peu avant midi, j’ai rappelé Josette pour la remercier et lui dire que j’avais remis la clef en place. Je ne la vole pas puisqu’elle ne savait pas, elle n’a donc rien perdu. Et d’ailleurs, elle ne voulait aucun souvenir de Roger.
Nights in White Satin…
- T’as pas encore fini avec cette vieille rengaine ? m’a lancé Luigi depuis le divan. C’est les résultats sportifs et j’arrive même plus à entendre ce qu’on dit.
Gilou a sursauté. Il était passé à l’improviste, entre deux visites à domicile et il venait de se servir un café.
- Le voilà encore de bonne humeur, on dirait. À ta place, je ferais l’impasse sur son raccommodage. Monte le son, il en aura pour son argent !
J’ai souri. C’est vrai, c’est peut-être la cinquième fois que je fais tourner le 45 tours depuis qu’il est arrivé alors que je me mettais à recoudre les boutons des chemises de Luigi, après le dîner. Il les fait sauter à chaque coup sans vouloir admettre qu’il prend de plus en plus de bedon.
- Qu’est-ce que c’est que cette vieillerie ? m’avait-il dit en voyant que je posais la tourne-disque sur la dresse du living. D’où tu sors ça ?
Je n’ai bien sûr rien raconté de mon expédition chez Josette , j’ai juste dit que je l’avais trouvé sur le trottoir, des gens voulaient sans doute s’en débarrasser.
- Pour une fois, t’as bien fait. Des trucs comme ça, aujourd’hui, ça vaut cher. Il marche, au moins ? Je pourrais en tirer un bon prix à la brocante du mois d’août. Donne-le moi, je vais l’astiquer et voir s’il ne manque pas une pièce.
Vendre le tourne-disque de Pelé à la brocante ! Ça, jamais ! J’ai posé un 45 tours sur la platine et la voix de Sylvie Vartan m’a ramenée vingt-cinq ans en arrière : il fonctionnait encore parfaitement. J’ai préparé nos disques préférés pour faire la surprise à Gilou, il a été si content ! Les tubes de Papa Wemba, Mets tes chaussures et Nights in White Satin, … Les temps heureux. Chacun avait sa chanson : Pelé c’était la rumba congolaise, Gilou la comptine et moi la romance. On dansait tous les trois dans la cuisine, le gamin sautillait entre nous, et on finissait enlacés avant de mettre le petit au lit et de continuer rien que nous deux. Sole mio et Vivo per lei, il peut se les garder, Luigi. Pour ce que ça m’a apporté ! Juste de la poudre aux yeux. Nos disques, ceus qui ramènent Pelé à la maison, je les ferai encore tourner, que ça lui plaise ou non. Ce sont les plus beaux moments de ma vie, bien plus précieux que les heures passées à recoudre les boutons de ses chemises.
- Bon sang, t’attends quoi pour arrêter ce fichu disque ?
- Qu’est-ce qui t’a pris de t’acoquiner avec un pareil flemmard ? a repris Philippe pendant que je baissais finalement le son pour éviter une scène devant mon fils. Tu n’avais pas eu ton compte avec Roger et déjà avec mon père ? Tu as bossé toute ta vie pour des types qui ne valent pas tripette. Roger, il a eu le bon goût de se tailler tout seul, mon père aussi . Celui-ci devrait faire la même chose.
- S’il n’y avait pas eu l’accident…
- Tu serais bien mieux à vivre toute seule. Qu’est-ce que tu as bien pu leur trouver, à tous ces bons à rien ?
- J’étais tellement jeune, du temps de ton père. Et puis vivre toute seule, alors que des types me faisaient du charme… Si j’avais su !
- Mais tu savais, Maman ! La casquette de Pelé, encore au porte-manteau au bout de toutes ces années. Tu n’as jamais voulu l’oublier.
- Bien sûr que non ! Roger a voulu la prendre, un jour qu’il pleuvait. Il n’a jamais compris pourquoi je m’étais fâchée. L’ambulancier l’avait ramassée sur le trottoir, une infirmière me l’a rendue, aux soins intensifs.
- Tu te fais du mal.
- Non. Tu sais, même le temps que je passais avec lui, quand il était dans le coma, c’étaient de doux moments. Je lui racontais tout de ma vie, de la tienne. Tu étais comme son fils. Le médecin m’avait dit : Parlez-lui, ça pourrait le stimuler, on a vu des cas… Je suis sûre qu’il entendait tout. S’il avait pu répondre, je ne me serais pas montrée aussi bête.
On est restés un bon moment sans parler, Gilou et moi. Le 45 tours s’était arrêté, il ne restait que la voix du journaliste sportif pour me rappeler que les nuages avaient définitivement caché le soleil et que, derrière, Pelé était là, avec ses secrets et ses mystères. Les choses vraies ne sont pas toujours celles qu’on voit.
- Ça me fait plaisir que tu sois passé. Ce n’est pas si souvent.
- Ne me culpabilise pas. Je fais ce que je peux, tu le sais bien.
- Tu devrais quand même t’arranger pour venir dîner plus souvent.
- Je ne manque jamais ton gratin au confit de canard !
J’ai ri : c’est le plat qui avait mis cet odieux Roger en fuite en me laissant sa cocotte ébréchée (j’ai eu vite fait de m’en débarrasser à la déchetterie) mais pas son horrible Shalimar, il avait dû le refiler à une autre, ni les millions qu’il venait de gagner au lotto. Parce qu’il y en avait dix ! Il va falloir que je les change sans éveiller les soupçons, ça va me faire beaucoup d’euros. Je vais en parler à Gilou, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui je veux juste écouter mes disques.
Gilou m’a planté un bisou sur la joue en partant.
- Ne reste pas avec ce type, Maman. Tu n’es pas obligée.
1925, juillet
Comme j’en ai perdu, des années, avec tous ces hommes qui ont fait le joli cœur pour avoir le mien. Je savais bien, pourtant, que c’était Pelé qui l’avait emporté avec lui et que ce qu’il me restait d’amour à donner était pour Gilou. J’ai voulu m’étourdir, avancer, renaître, mais on ne renaît pas d’une fracture du cœur et j’ai perdu ma vie.
La faute à Ernest qui savait très bien qu’on n’envoie pas un couvreur sur le toit quand il gèle, à Roger qui voulait me voler sa casquette et qui a pris son tourne-disque, et à Luigi qui ne supportait pas son souvenir. Ils ont payé. Ernest a dérapé sur une route verglacée une nuit où il avait bu, personne n’a soupçonné que j’avais traficoté la direction, c’est Roger qui m’avait montré comment faire, tout fier de s’y connaître en mécanique. Roger, c’est arrivé à la mer où je l’avais croisé sur la digue, il y a une dizaine d’années, tout seul pour une fois, sa Josette, ou une autre, était malade. Il a voulu m’entreprendre, en souvenir du bon vieux temps comme il a dit. On est allés s’asseoir dans les dunes, là où on s’était rencontrés. On a bu du whisky, moi un peu pour ne pas manquer de courage, lui beaucoup. Comme il voulait se lever, que la dune était haute et la pente raide, il a dégringolé tout en bas, ivre mort, et je n’ai eu qu’à le recouvrir du sable qui s’est vite accumulé dans le creux. Et Luigi, je lui ai payé une place au stade de foot, un match à risque où la police serait sur les dents mais son destin était scellé : une empoignade a viré en bagarre dans les gradins, son cœur n’a pas résisté. Sa photo, prise quelques instants avant, a fait la une de La Dernière Heure. C’est toujours émouvant, la photo de quelqu’un qui va mourir.
J’habite toujours dans la même maison mais plus pour longtemps. J’ai compté les billets, il y en a trop mais ça ne fait rien. Je vais trouver un notaire qui me les changera et je m’achèterai une belle villa ici et un appartement à Ostende avec vue sur mer. Ou au Zoute, il paraît que c’est encore mieux. J’en ai parlé à ma nouvelle voisine, on a lié connaissance par dessus la haie et elle est venue prendre un verre hier soir, son mari était de garde au poste de police. On a papoté jusque tard, je ne sais plus très bien de quoi, on a même fini la bouteille. Depuis le jardin, je vois la voiture du voisin se garer devant chez eux, la voiture de service, puis une deuxième, une troisième. Aurait-il invité des copains ?
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