vendredi 20 février 2026

Texte 5

Et puis il y a eu l’histoire de la cocotte. Comme c’était l’anniversaire de Roger, j’avais mis de côté ma rancœur. Il boudait encore, cinq semaines après qu’il m’avait offert cet horrible flacon de Shalimar pour lequel il s’était méchamment ruiné, tout ça pour comprendre qu’il resterait dans l’armoire de la salle de bains, caché derrière la pile de savons de réserve. Finies, les siestes en amoureux ; finies, les sorties au bois, d’ailleurs il n’y avait plus de jonquilles. Alors je partais seule avec Philippe qui sprintait devant moi sur son petit vélo, et j’essayais d’étouffer mes regrets, mes questions, pour profiter de la lumière du ciel d’été, de la paix du dimanche, de la confiance dans l’amour qui nous liait, mon petit garçon et moi. Les hommes, ils passent. Mon enfant, il le sera pour toujours.

Comme il n’était pas question de sortir fêter ses quarante ans, même avec un verre de bière et un sachet de frites, je m’étais dit que, pour retrouver le calme, c’était à moi de faire un geste. J’ai cherché une recette qui pourrait l’amadouer : un gratin de chou au confit de canard. Même sans être experte en cuisine, je devais pouvoir y arriver, tout était bien expliqué.

- Ça sent bon, a laissé tomber Roger en entrant dans la cuisine.

Où il avait passé la matinée, je ne sais pas mais il avait dû boire plus d’un verre de bière qui l’avaient mis de meilleure humeur. Pour un homme, l’amour passe par l’estomac et il allait se décoincer. J’ai fait semblant de rien et j’ai soulevé la cocotte pour l’apporter à table en gardant l’œil sur son sourire en coin.

- Tu ne sais pas la nouvelle ?

- Quelle nouvelle ?

- Devine.

- Je ne sais pas, moi. Tu as eu une augmentation ?

- Mieux que ça : j’ai gagné !

- Gagné ?

- Au lotto, bien sûr ! J’ai eu les six bons numéros, t’imagines ?

La cocotte m’a glissé des mains. Quatre kilos de fonte émaillée se sont écrasés sur le carrelage avec fracas .

- Ma cocotte ! Tu ne pouvais pas prendre des maniques, idiote ?

- Encore un peu elle atterrissait sur mon pied !

- Ma cocotte ! Elle n’avait encore servi qu’une fois. Ça valait bien la peine de payer plus cher pour l’avoir en bleu ! Tu ne m’as même pas demandé si tu pouvais t’en servir.

- C’est toi qui l’avais mise sur l’étagère quand tu l’as apportée.

- Pas pour que tu la jettes par terre ! C’était pour faire joli. Ta cuisine, elle était d’un triste ! Qu’est-ce que t’attends pour la ramasser ?

Comme il ne semblait pas avoir la moindre intention de le faire lui-même, il a bien fallu que je lui obéisse. Il a quand même ramassé le couvercle.

- Ah ! pour ça, t’as réussi ton coup. Regarde, là : il y a un éclat dans l’émail.

- Où ? Je ne vois pas.

- C’est parce que l’émail est noir, et surtout parce que tu ne veux pas le voir. Mais je le vois bien, moi.

- C’est juste un petit éclat ans le couvercle, et tu vois bien, rien n'est renversé…

- Tu sais ce qu’elle m’a coûté, cette cocotte ? 249 euros ! 249 euros, tu m’entends ? Fabrication alsacienne. Et toi, tu vas la foutre par terre.

- Elle m’a glissé des mains, les poignées sont trop petites.

- Trop petites ? Paul Bocuse a les mêmes dans sa cuisine, si elles étaient trop petites ça se saurait.

- Avec le lotto, tu vas pouvoir en racheter un autre.

- Je fais ce que je veux de mon argent, tu m’entends ? Et j’ai pas la moindre intention de le gaspiller en réparant tes bêtises.

Philippe est arrivé comme un cheveu dans la soupe. Il a tout de suite compris qu’il y avait de l’eau dans le gaz.

- Qu’est-ce qu’on mange ?

- Moi, rien du tout, a déclaré Roger sur le ton d’un roi contrarié. Tout ça, ça me coupe l’appétit.

Il est sorti et je ne l’ai plus revu pendant deux jours. Le temps de soigner mes coups au cœur près d’Albert et de m’apercevoir que le flacon de Shalimar avait disparu de l’armoire de la salle de bains.



vendredi 6 février 2026

TEXTE 4

 

Non ! Ça n’allait pas recommencer !

Je tournais dans ma main la boîte déshabillée de son ruban noir et de son papier rose. Les couleurs de la parfumerie où je m’arrêtais parfois pour essayer la senteur mise en vedette devant la porte automatique, mais sans jamais trop m’en approcher au risque qu’elle s’ouvre, qu’une gamine aux paupières savamment ombrées ne vienne jauger mon visage nu de tout maquillage et qu’elle me rappelle avant de s’en aller que si j’ai besoin d’un conseil, elle est là pour ça.

- Surprise ! J’aime bien qu’une femme sente bon.

Mon nouvel amoureux avait dix ans de plus que moi, un célibataire sans attaches, quand je l’ai rencontré dans les dunes, l’été dernier, un jour de vacances où j’étais allée à la mer avec le petit. Nous allions nous installer dans un creux pour manger notre pique-nique quand un coup de vent a emporté sa casquette. Elle a roulé vingt ou trente mètres jusqu’aux pieds d’un inconnu.

- Va dire merci à Monsieur, ai-je dit à Philippe, et serre-la bien dans ta main..

Ils sont revenus ensemble et c’est ainsi que Roger est entré dans ma vie.

Au début, on ne se voyait que le dimanche. On se donnait rendez-vous pour une promenade l’après-midi puis il est venu nous rejoindre à la maison pour dîner. Ce jour-là, j’allais voir Albert à l’hôpital le matin mais à savoir que j’allais retrouver Roger, je n’étais presque plus triste. J’ai appris à connaître ses préférences, à la cuisine et aussi au lit, à l’heure de la sieste. Puis on partait se promener tous les trois. Philippe courait devant sur un muret, piétinait une flaque d’eau ou faisait l’avion avec ses bras tendus.

- Pourquoi tu dors pas ici, Roger ? a demandé mon gamin un soir de janvier. Tu as entendu le monsieur de la télé, ça va glisser et je veux pas que tu restes à l’hôpital comme Albert. Hein, Maman, qu’il doit rester ?

Les dés étaient jetés. Et au printemps, Roger a apporté deux valises tout en gardant son appartement où il n’allait plus que pour relever son courrier.

Rien n’a apparemment changé dans nos vies : moi à la cuisine de Sainte-Agathe, lui sur les routes comme représentant en peintures, le petit à l’école. Nos promenades du dimanche, les bouquets de jonquilles ou de jacinthes des bois, et au retour un arrêt au café des pêcheurs près de l’étang. Le soleil est revenu dans ma vie, la lumière commence à percer la nuit qui m’étouffait depuis l’accident d’Albert. Mon pauvre Albert ! Je continue à aller le voir tous les jours. Je passe une demi-heure à guetter un clignement de paupières, un réflexe de ses doigts, un soupir qui ne viendrait pas de la machine, mais rien. Depuis trois ans, rien. Rien malgré mes mains qui réchauffent les siennes, ma bouche sur son front, mon blabla pour le tenir au courant des progrès de Philippe, de l’arrivée d’une pimbêche à la cuisine de l’école, d’une robe achetée en solde et qui lui aurait plu. Mais cette robe, c’est Roger qui m’en fait compliment. C’est avec Roger que je mange, que je dors, que je me balade et que je fais l’amour. C’est Roger qui me dit que je suis belle. C’est Roger que je suis toute prête à aimer puisque Albert est parti dans un monde où je ne suis pas.

Devant l’emballage défait, Roger s’est étonné.

- Tu ne dis rien, tu n’es pas contente ? C’est du Shalimar, du vrai ! Il m’a coûté un pont.

Il m’a collé un baiser, d’habitude ça marche pour me rendre ma bonne humeur. C'était un baiser puissant qui devait nous mener dans la chambre mais je n’ai pas pu y répondre. Du Shalimar, du faux ou du vrai, c’est du pareil au même : des hommes qui flairent une femme comme un mâle en rut et achètent les sentiments avec du tape-à-l’œil. Depuis ce parfum écœurant, une overdose de musc et de cuir qu’Ernest m’avait offert, je me suis bien juré de me méfier. J’aime tellement mieux les petits bouquets de jonquilles !


Texte 6

  Nights in White Satin … - T’as pas encore fini avec cette vieille rengaine ? m’a lancé Luigi depuis le divan. C’est la page sporti...