mardi 17 mars 2026

Texte 6

 

Nights in White Satin

- T’as pas encore fini avec cette vieille rengaine ? m’a lancé Luigi depuis le divan. C’est la page sportive et j’arrive même plus à entendre ce qu’on dit.

Philippe a sursauté. Il était arrivé à l’improviste, entre deux visites à domicile et il venait de se servir un café.

- Le voilà encore de bonne humeur, on dirait. À ta place, je ferais l’impasse sur son raccommodage. Monte le son, il en aura pour son argent !

J’ai souri. C’est vrai, c’est peut-être la cinquième fois que je faisais tourner le 45 tours depuis que je m'étais mise à recoudre les boutons de ses chemises, après le dîner. Il les fait sauter à chaque coup sans vouloir admettre qu’il prend de plus en plus de bedon. Pour ne pas en rajouter en faisant des commentaires, j’écoute mes vieilles chansons et les souvenirs qui vont avec. Je n’ai jamais voulu me débarrasser du tourne-disque qu’on avait acheté, avec Albert, malgré l’insistance de Luigi qui veut me le faire vendre à une brocante. Ça, jamais ! Les tubes de Papa Wemba, Mets tes chaussures et Nights in White Satin, Chacun avait sa chanson : Albert c’était la rumba congolaise, Philippe la comptine et moi la romance. On dansait tous les trois dans la cuisine, le gamin sautillait entre nous, et on finissait enlacés avant de mettre le petit au lit et de continuer rien que nous deux. Sole mio et Vivo per lei, il peut se les garder, Luigi. Pour ce que ça m’a apporté ! Juste de la poudre aux yeux. Le disque, je le ferai encore tourner, que ça lui plaise ou non. Ce sont les plus beaux moments de ma vie, bien plus précieux que les heures passées à recoudre les boutons de ses chemises.

- Bon sang, t’attends quoi pour arrêter ce fichu disque ?

- Qu’est-ce qui t’a pris de t’acoquiner avec un pareil flemmard ? a repris Philippe pendant que je baissais finalement le son pour éviter une scène devant mon fils. Tu n’avais pas eu ton compte avec Roger et déjà avec mon père ? Tu as bossé toute ta vie pour des types qui ne valent pas tripette. Roger, il a eu le bon goût de se tailler tout seul, mon père aussi, celui-ci devrait faire la même chose.

- S’il n’y avait pas eu l’accident d’Albert…

- Tu serais bien mieux à vivre toute seule. Qu’est-ce que tu as bien pu lui trouver ?

- J’étais encore jeune. Si j’avais su !

- Mais tu savais, Maman ! La casquette d’Albert, encore au porte-manteau au bout de toutes ces années. Tu n’as jamais voulu l’oublier.

- Bien sûr que non ! Roger a voulu la prendre, un jour qu’il pleuvait. Il n’a jamais compris pourquoi je m’étais fâchée. L’ambulancier l’avait ramassée sur le trottoir, une infirmière me l’a rendue, aux soins intensifs, tu sais bien.

- Tu te fais du mal.

- Non. Même le temps que je passais avec lui, quand il était dans le coma, c’étaient de doux moments, jusqu'au dernier jour. Je lui racontais tout de ma vie, de la tienne. Tu étais comme son fils. Le médecin m’avait dit : Parlez-lui, ça pourrait le stimuler, on a vu des cas… Je suis sûre qu’il entendait tout. S’il avait pu répondre, je ne me serai pas montrée aussi bête.

On est restés un bon moment sans parler, Philippe et moi. Le 45 tours s’était arrêté, il ne restait que la voix du journaliste sportif pour me rappeler que les nuages avaient définitivement caché le soleil. Mais derrière, Albert était là, avec ses secrets et ses mystères. Les choses vraies ne sont pas toujours celles qu’on voit.

- Ça me fait plaisir que tu sois passé. Ce n’est pas si souvent.

- Ne me culpabilise pas. Je fais ce que je peux, je passe toutes les semaines, le samedi.

- Un quart d’heure…

- Sauf quand tu fais un gratin de chou avec du confit de canard !

J’ai ri : c’est le plat qui avait mis Roger en fuite en me laissant sa cocotte ébréchée mais pas son horrible Shalimar, il avait dû le refiler à une autre, ni les millions qu’il venait de gagner au lotto. Je l’ai vu une fois de loin au supermarché, tout seul, et je suis allée me perdre à l’autre bout du magasin pour ne pas qu’il me relance, on ne sait jamais.


6 commentaires:

  1. Bonjour Marie-Claire,
    Le beau Luigi a perdu de sa superbe, comme tous les autres compagnons/mari de Fernande. Le seul qu’elle regrette, c’est Albert. Il est mort, semble-t-il. Quant à Roger et Ernest, on n’en entend plus parler. Philippe trouve que sa mère est sous la coupe de tous ces hommes qu’elle a fréquenté. Mais est-ce bien le cas ?
    - Et si en fin de compte cette soumission n’était qu’apparente ?
    - Elle comprend ce que son fils veut lui faire passer comme message et décide de changer.
    - Si je me réfère à ta photo, elle regarde dans le jardin du voisin. Un nouveau locataire est arrivé ?
    Elle décide qu’il paiera pour tous les autres ?
    J’attends le dénouement !
    Cathy

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  2. Bonjour Marie-Claire,
    Toujours ce plaisir à te lire !
    J'adore l'idée de Cathy à propos d'un nouveau voisin. Une fin pleine d'espoir ?
    Quelle vie de déceptions ! Même Albert, le grand amour, la trahit en tombant dans un coma irréversible !
    Heureusement, il y a le fils, même s'il est peu présent à son goût mais il a le droit de faire sa vie, lui aussi...
    Tu sembles dire qu'on refait toujours les mêmes erreurs et que c'est inéluctable. On ne change jamais vraiment, on s'habitue, c'est tout, dans le meilleur des cas. Le rêve d'un mieux reste gratuit...
    Bien à toi,
    Jan.

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  3. Bonjour Marie-Claire,
    Tu aurais fait mourir Albert ? La fleur bleue en moi s'en désole. Je l'aurais bien vu arriver en "happy end". Mais bon, c'est sans doute trop convenu. Elle ne changera donc pas ton héroïne ! Et si, au fond cette valse de fiancés, c'était ça son bonheur. Sans illusion, ni attachement de sa part. Je me réjouis déjà de voir comment tu arriveras au dénouement. Amicalement. Andrée

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  4. Bonjour Marie-Claire,
    Et si malgré tout Fernande trouvait enfin le bonheur avec un cinquième Jules ? Ou si elle décidait de vivre sans homme ?
    Qu'explique le besoin de se coller à ce genre d'hommes ? Des sentiments ? Une sécurité matérielle ? Le sexe ?
    Il est vrai qu'il est difficile de ne pas refaire les mêmes erreurs...
    Que peux-tu faire comme dernier chapitre ?
    Bien à toi,
    Michel.

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  5. Bonjour Marie-Claire
    "Les choses vraies ne sont pas toujours celles que l'on voit" : combien c'est exacte! , dans ton texte comme dans la vie.
    Ici, la chanson a une place importante et montre combien Fernande a besoin de se réferer dans son passé. Passé...très présent. Il y a là une belle nostalgie.
    Et si, après tout, elle gagnait elle aussi au loto?
    Et si elle se disait "fourte" et partait faire le tour du monde?
    Et si elle se décidait de mettre Luigi à la porte!
    Merci
    Patrick

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  6. Bonjour Marie-Claire,

    C’est un plaisir de faire enfin connaissance avec le fils de Fernande. Et c’est un plaisir aussi de constater que lui au moins aime sa mère et qu’il veut son bien. En même temps, il met en évidence le point faible de Fernande : son incapacité à vivre seule.
    La force de ton texte c’est que tu nous le fais vivre sur plusieurs plans simultanés : le dialogue mère-fils , en arrière-plan la présence de Luigi et la multiplication des fonds sonores : les chansons et le reportage sportif. Un brouhaha confus qui reflète assez bien la psychologie de Fernande.
    Une belle réussite.
    Dans ton prochain texte, sous le signe du blanc, une photo sera en lien avec une dispute.
    Bon travail,
    Liliane

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